En collaboration avec l’association d’aide aux victimes d’infractions pénales (AVIP), le Théâtre des Muses propose la pièce de théâtre “Après coup“ qui met en en scène l’histoire de quatre amies qui se retrouvent dans un chalet de montagne pour rendre hommage à l’une de leurs amies, Belinda, décédée sous les coups d’un conjoint violent. Tadrina Hocking, co-autrice et comédienne et Christophe Luthringer, metteur en scène, nous dévoilent les coulisses de cette drôle et bouleversante pièce qui se jouera jusqu’au dimanche 19 mars au Théâtre des Muses.
Cette pièce aborde le sujet sensible des violences faites aux femmes. Quelles sont les raisons, peut-être personnelles et/ou artistiques vous ayant poussé à aborder ce sujet en particulier ?
Tadrina Hocking : Nous avons commencé à écrire en 2017 avec ma coautrice Sandra Colombo. Rapidement, nous tombons d’accord sur la nécessité d’aborder des thématiques qui sont quasiment ignorées au théâtre à cette période. Révoltées par la violence que subit un grand nombre de femmes dans leur couple, nous décidons d’écrire sur le sujet. En octobre 2017, alors que nous étions déjà à quelques mois d’écriture, Alyssa Milano, dans le sillage de l’affaire Weinstein relance #METOO, créé dix ans plutôt par Tarana Burke. Même si le mouvement n’est pas tout à fait relié à la question que nous voulions traiter, nous sommes restées en alerte sur les questions féminines. Ce sujet reste peu traité sur scène, malgré une réalité dramatiquement “ stable “ depuis des années. La nécessité de traiter les violences conjugales tout en tenant compte de l’actualité est restée fondamentale dans notre écriture.
Christophe Luthringer : Tout d’abord, je suis très touché par les histoires de femmes et surtout le besoin nécessaire de les entendre, de les écouter. Les hommes ont encore pas mal de boulot à faire à ce sujet. Il est impératif d’entendre et d’écouter l’autre, tous les sens ouverts, avec son cœur pour enfin comprendre qu’il est grand temps d’équilibrer le rapport femme-homme, masculin-féminin. Puis, l’écoute profonde des êtres avec lesquels nous vivons, ou ceux que l’on croise. Il arrive, hélas, trop souvent, qu’enfermés dans notre bulle individuelle, nous ne prenons pas le temps de ressentir, d’écouter l’autre pour apprendre à le connaître, le reconnaître et réagir quand il a besoin de nous. C’est une pièce qui parle aussi de l’amitié, de l’amour et des conséquences que peut avoir une relation quand elle est dans le déni ou le manque d’écoute. De plus, la pièce écrite par Sandra Colombo et Tadrina Hocking est très très bien écrite pour tous les sujets qu’elle aborde. Tout le monde peut s’identifier, se reconnaître. C’est une pièce d’une grande humanité qui m’a énormément touché. Incarner tous ces mots dans les corps, pour les rendre vivant et qu’il puissent faire leur travail de miroir, de réflexions.
Comment avez-vous préparé cette pièce ? Avez-vous interrogé des femmes victimes ? Ou bien des associations?
Tadrina Hocking : Nous avons abordé l’écriture d’Après coup en interrogeant des personnes travaillant dans le milieu associatif, en lien avec les délégations régionales aux droits des femmes et à l’égalité. Un travail qui a été complété par des recherches littéraires et audiovisuelles sur ce sujet. Il nous importe de construire une fiction juste et au plus près des réalités psychologiques qui traversent ce sujet difficile. L’intimité d’un couple, les non-dits sont autant de zones d’ombres qui ne sont pas aisées à mettre en lumière. Une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son conjoint. C’est effroyable et les chiffres n’évoluent pas, ni dans un sens ni dans l’autre. C’est de ce constat que part cette envie de « dire » et de « faire entendre », d’incarner ces femmes qui ne sont pas que des chiffres. L’un de nos objectifs fut de comprendre la mécanique dans laquelle les femmes victimes de violences se laissent embrigader. Mais surtout, au fur à mesure du travail, et de l’évolution de l’actualité, de rester connectées à cette terrible réalité pour en être un témoin fidèle. D’ailleurs, grâce à Anthea Sogno, directrice du Théâtre des Muses, l’association AVIP a acheté les billets des trois représentations ! Voulant offrir ces places à toutes personnes pour les sensibiliser sur le sujet, nous sommes ravies d’apprendre qu’une représentation supplémentaire a été ajoutée dimanche 19 mars à 16h30 !
Les quatre filles sont liées depuis leur adolescence, mais elles n’ont rien vu venir sur le dramatique sort de leur amie… L’affiche de la pièce illustre d’ailleurs parfaitement ce manquement. Cette pièce est-elle aussi un message pour rappeler qu’il faut sans cesse être en alerte sur ce fléau des violences faites aux femmes ? Et qu’il faut oser les dénoncer ?
Tadrina Hocking : Oui. Nous avons choisi de mettre en valeur le déni avec la posture de “l’autruche”. La pièce met en lumière les zones d’ombres qui existent et parfois persistent dans les relations d’amitié, ou les relations familiales. Ces trois femmes vont devoir composer avec leur vécu pour admettre et se remettre de la mort de leur amie Belinda. Comment est-il possible de ne pas voir la détresse d’un proche ? Pourquoi et comment nous cache-t-il son désespoir ? Comment le vit-il ? Comment accepter un drame qu’on n’a pas pu empêcher ? Peut-on l’empêcher ? Quelle est notre part de responsabilité, et quelle sorte de culpabilité en découle ? Ce texte soulève autant de questions que nous cherchons à résoudre avec ce sujet. Nous n’arrivons pas toujours à trouver les réponses. Mais quand la question se pose, le chemin d’une réponse peut commencer à exister.
Christophe Luthringer : Je pense que dénoncer ne suffit pas. Dénoncer quelque chose qui nous touche est souvent l’expression de sa propre colère. Une fois exprimée, que reste-t-il du sujet concerné ? Nous essayons une autre voie que la dénonciation. Celle de raconter une histoire, essayer de mettre en lumière des situations afin que les personnes qui les entendent, qui les regardent, qui les ressentent puissent vivre l’émotion, être touchées en leur cœur pour que l’expérience s’inscrivent. Dénoncer peut rester très intellectuelle et ne pas s’inscrire dans le corps de chacune et chacun. Notre souhait est que le public puisse vraiment repartir avec quelque chose de plus en conscience.
Cette pièce est une comédie. Pourquoi avoir abordé ce sujet dramatique sous un angle humoristique ?
Tadrina Hocking : Ceux qui meurent dans la violence laissent autour d’eux une famille, des amies, une trace indélébile, des questions sans réponses. Il fallait que nous puissions aborder cette question en la rendant supportable. L’entrée dans le vif du sujet par l’intermédiaire de la comédie nous est apparue comme un moyen efficace pour s’adresser au plus grand nombre. Réussir à faire rire en traitant cette problématique est notre gageure. Le rire comme un angle d’attaque, mettre les pieds dans le plat, sans pudeur. Le rire parce qu’il permet de montrer ce qu’on refuse d’accepter. Le rire parce que comme le disait Bergson, il s’adresse à l’intelligence pure.
Christophe Luthringer : C’est justement tout l’intérêt de cette pièce, ne surtout pas aborder le pathétique et le drame au premier degré, qui ne nous permettrait pas de prendre la distance nécessaire et qui risquerait de nous mettre en répulsion, si le sujet devait être abordé d’une manière trop frontale. La comédie dramatique peut nous offrir un autre chemin de compréhension. Il est souvent dit que l’humour est la politesse du désespoir, le rire se déclenche et bien des choses peuvent se comprendre différemment et parfois se résoudre : je préférerais, par exemple voir un couple qui entre dans l’intelligence relationnelle du rire, que celui d’en venir aux mains… à la violence, là où l’écoute de l’autre ne trouve plus sa place.
À Monaco, théâtre des Muses, 45 boulevard du Jardin Exotique. Jeudi 16, vendredi 17, samedi 18 mars à 20 h 30, et dimanche 19 mars à 15 heures. Durée : 1h25. Sur invitation, après inscription sur le site Internet du théâtre des Muses ou en cliquant ici. Renseignements : theatredesmuses.com ou 97 98 10 93.



