Jusqu’en classe de troisième, les jeunes de la Principauté doivent obligatoirement apprendre le monégasque. Comment le corps enseignant encourage-t-il les élèves, parfois très réticents, à poursuivre l’apprentissage de cette langue en option ? Isabelle Albanese professeure de monégasque depuis 2016 nous livre son expérience.
Actuellement, combien la Principauté compte-t-elle de professeurs de monégasque ?
Nous sommes sept enseignants au total. Actuellement, il n’y a que des femmes, mais il est déjà arrivé, bien entendu, qu’il y ait des hommes parmi les professeurs. L’une de nos particularités est que nous sommes amenés à enseigner aussi bien dans les classes primaires que dans le secondaire : du CE2 jusqu’en Terminale.
L’enseignement de la langue monégasque est-il obligatoire ou optionnel en Principauté ?
L’enseignement du monégasque est obligatoire du CE2 jusqu’en troisième. Ensuite, à partir de la classe de Seconde, jusqu’en Terminale, cela devient une option choisie par les élèves.
Au lycée, combien d’élèves choisissent encore d’apprendre cette langue ?
Lorsque la langue devient optionnelle, le nombre d’élèves baisse nécessairement à cause du grand nombre d’options proposées. En classe de Seconde, nous avons eu pour cette année scolaire 19 inscrits : 17 à FANB et deux au Lycée Albert 1er. Ensuite, en classe de Première, trois élèves, ont souhaité poursuivre, et en Terminale, une seule élève a choisi la langue monégasque en langue vivante C (LVC).
L’enseignement de la langue monégasque a été longtemps obligatoire jusqu’en 5ème. Puis en 2022, elle est devenue obligatoire jusqu’en 4ème, et en 2023, jusqu’en 3ème. Pourquoi l’Éducation nationale a-t-elle ainsi repoussé l’enseignement obligatoire ?
C’est un souhait du gouvernement princier. Cela s’inscrit dans une volonté de perpétuer et de préserver le patrimoine et l’identité monégasques. Il est vrai que lorsque les cours de monégasque étaient uniquement obligatoires jusqu’en 5ème, de moins en moins d’élèves faisaient ensuite le choix de poursuivre les cours en option, surtout au lycée. Prolonger l’enseignement obligatoire est donc un moyen d’optimiser les chances que les jeunes perpétuent cette langue à l’avenir.
Justement, comment faîtes-vous pour motiver les élèves à poursuivre l’apprentissage de cette langue ?
Pour les élèves de nationalité monégasque, nous leur disons qu’il est véritablement primordial que Monaco garde son identité et ses traditions. Pour les élèves étrangers, on les sensibilise au fait qu’il est important de connaître la culture et les traditions du pays dans lequel ils vivent. C’est une richesse pour eux. Ces jeunes participent au maintien d’une identité et d’une originalité. Je reprends souvent les termes du prince Rainier III qui disait : « Le garant de l’originalité d’un peuple est sa langue : la lui ôter c’est détruire cette originalité. ». Le relationnel compte aussi énormément. Surtout pour les jeunes publics. Il est important d’être à leur écoute, de leur montrer que c’est un moment agréable que l’on partage ensemble. Nous faisons en sorte que les cours soient ludiques.
Avez-vous tout de même une crainte qu’au fil du temps, la langue monégasque disparaisse et que la relève ne soit pas assurée dans les plus jeunes générations ?
Oui bien sûr. Il y a cette crainte. Chaque année, on se demande si les élèves vont vouloir ou non continuer l’apprentissage… Mais l’on fait tout pour les encourager.

Les rares lycéens qui souhaitent poursuivre l’apprentissage de la langue monégasque, quelles sont leurs motivations ? Que vous disent-ils ?
Je crois qu’ils se sentent un petit peu investis d’une mission. Ils veulent participer à cette transmission de la culture et du patrimoine de la Principauté. J’ai par exemple un élève de Terminale, passionné par l’intelligence artificielle, qui m’a envoyé un projet durant l’été. Il a constaté qu’il manquait des éléments à propos de la langue Monégasque sur Internet. Il a donc essayé de réaliser un traducteur en ligne. L’autre motivation est aussi le fait qu’apprendre la langue monégasque peut être un plus pour Parcoursup. Cela sort un petit peu des sentiers battus… Les élèves aiment aussi le côté ludique des cours de Monégasque. L’ambiance est un peu plus détendue. On travaille beaucoup en groupe et sur des supports numériques.
Parmi les 19 élèves qui choisissent cette langue en option, il n’y a pas que des Monégasques ?
Non pas du tout, il y aussi des élèves d’autres nationalités. Les professeurs également ne sont pas tous Monégasques.
Sur quels manuels les professeurs se basent-ils pour effectuer l’apprentissage de la langue monégasque ?
Il n’y a pas véritablement de manuels officiels comme on peut en retrouver en mathématique ou en histoire-géographie. En réalité, ce sont les professeurs de monégasque eux-mêmes qui créent leurs propres supports d’enseignement. En début d’année, chaque élève reçoit ainsi un livret pédagogique qui a été conçu de manière collégiale par l’ensemble des professeurs actuels et par des anciens enseignants qui ont posé les bases de cet enseignement. Il y a un livret pédagogique par niveau. Dans ces supports, nous intégrons également des textes monégasques écrits par différents auteurs.
Une langue cela bouge, cela évolue, cela se modernise. Comment faîtes-vous pour mettre le monégasque au goût du jour ?
Effectivement, certains mots n’existent pas en monégasque. C’était le cas par exemple d’ascenseur et de répondeur traduits par “munta cala” et “papagalu”. La commission des langues est là pour faire évoluer la langue et trouver de manière savante les nouveaux termes utiles. La dernière commission linguistique s’est alors réunie en 2017. Avec l’ensemble des professeurs, nous avons également établi une liste de mots qui nous posent problème actuellement et sur lesquels nous nous interrogeons. L’Éducation nationale, notamment, travaille pour faire en sorte que cette commission qui ne s’est pas réunie depuis 6 ans se retrouve à nouveau et nous aiguille. Des référents linguistiques et des anciens professeurs sont aussi là pour nous aider.
Existe-t-il des dictionnaires franco-monégasques ?
Oui, même s’ils sont très utiles, ils datent des années 1960. Il serait sans doute nécessaire, là encore, de les mettre à jour.
Les élèves expriment-ils des réticences par rapport au fait que cette langue soit obligatoire jusqu’en troisième. L’utilité de l’apprentissage de cette langue est-elle parfois remise en cause ?
Tout le temps (rires). Nous avons même des parents qui vont nous dire que cela ne sert à rien car personne ne parle cette langue. Là encore, je mets en avant le fait qu’il est tout de même important de connaître le patrimoine, la langue et l’identité du pays dans lequel on vit. Cependant, la plupart du temps cet apprentissage est bien perçu.
Les élèves Italiens ont-ils une facilité dans l’apprentissage de la langue monégasque ?
Pour la compréhension oui, c’est évident. Je dis tout de même aux élèves qui parlent italien de faire attention, car certes, ils vont avoir une facilité dans la compréhension, mais dans la restitution, ils peuvent avoir des confusions. Par exemple, le mois de mars, en italien se dit “marzo” , et se dit “marsu” en Monégasque.
(1) En classe de primaire, une heure hebdomadaire de monégasque est dispensée en classe entière A partir du collège, les cours ont lieu tous les 15 jours en demi-groupe. À partir du lycée, les cours de Monégasque sont une option. Il est dispensé à raison de deux heures par semaine. Cela devient une LVC (Langue vivante C).
