SOCIETE/Depuis la création de Monte-Carlo, de son casino et des ses immeubles rococos, la Principauté a su attirer riches rentiers et incarner un cosmopolitisme de luxe.
Avec 133 nationalités sur 2 km2, Monaco représente sans doute le territoire le plus cosmopolite au monde. Absence de taxation sur le revenu — hormis pour les Français et les Américains —, présence policière et infrastructures modernes dans une ville-Etat où la stabilité politique est un argument massue dans le désordre mondial actuel… Le cocktail fonctionne à plein et attire de nouveaux résidents étrangers fortunés. Monaco compte en effet son lot de personnalités figurant au classement mondial de Forbes. Maria Franca Ferrero, la veuve de Michele Ferrero, premier industriel italien d’après-guerre à ouvrir des établissements et des bureaux à l’étranger dans le secteur de la confiserie, habite ainsi Monaco et ses petits-enfants y sont scolarisés. À la tête du groupe Ferrero (fabriquant du fameux Nutella), sa fortune est estimée à 21,8 milliards de dollars (30ème au classement Forbes). Stefano Pessina, à la tête du groupe pharmaceutique Alliance Boots avec sa femme Ornella Barra, réside quant à lui à la villa Trotty, l’ancienne résidence de France située au Tenao. L’Italien, naturalisé monégasque, est classé 62ème par Forbes. Dans cette liste prestigieuse, on recense aussi Del Vecchio, ex-propriétaire de Luxottica, le plus grand groupe lunetier du monde (37ème) mais aussi Dmitry Rybolovlev, le patron russe de l’AS Monaco-FC (148ème). Ou encore Georgina « Gina » Hope Rinehart, héritière de l’empire minier Hancock Prospecting spécialisé dans le minerai de fer et femme la plus riche d’Australie (28 milliards d’euros)…
1671 Monégasques en 1938
Cette internationalisation est récente. On y voit les germes avec la création de Monte-Carlo au 19ème siècle. « N’oublions pas qu’il n’y avait qu’une seule famille monégasque avant 1600, les Bellando de Castro qui habitaient en face du Palais… » sourit l’historien Pierre Abramovici. « En 1860, Monaco compte 1 100 habitants concentrés à 98 % sur le Rocher. Contre 24 000 en 1914 ! La population est alors essentiellement française et italienne avec des riches européens et américains », rappelle de son côté le journaliste-écrivain Frédéric Laurent. Lors du recensement de 1938, Monaco enregistre ainsi 1671 Monégasques, 8 540 Français, 9 724 Italiens, 1 902 Anglais, 270 Américains, 278 Suisses, 194 Belges et 164 Néerlandais. Historiquement, le premier mouvement migratoire que connaît Monaco est en effet Ligure. « Les Italiens se sont déplacés à Menton, alors premier producteur d’agrumes, pour trouver du travail. La population locale de Menton devient le Monaco du 19ème siècle, une population de travailleurs », ajoute Abramovici, auteur de Monaco sous l’occupation. Ouvriers ou employés, ils venaient alors du monde rural pauvre du Piémont ou de Lombardie. A l’image de la famille Noaro, venue de Dolceacqua en 1895, qui fonda une entreprise pour fabriquer les fourneaux des palaces et installent aujourd’hui… des climatiseurs.
Investisseurs étrangers
À partir de 1864 et du développement de la Société des bains de mer, tout change. « On assiste à la construction progressive des immeubles rococos du boulevard des Moulins, en plus de la succession d’hôtels de luxe situés le long du quai. On donne aux investisseurs la possibilité d’investir dans l’immobilier. La Principauté construit sur capitaux privés jusqu’en 1925. » Monaco, ville moderne aux infrastructures récentes — la SBM, société fermière de services publics a développé le gaz et l’électricité — attire. « La Principauté que laisse Albert Ier à Louis II est un grand centre touristique fréquenté par une clientèle huppée et habité par un nombre étonnant d’étrangers de toutes nationalités. Entre 1933 et 1934, plus d’une centaine de transatlantiques de toutes nationalités font escale chaque année en rade de Monaco. […] On compte près de 1 million de voyageurs par an à partir du début du siècle, avec une augmentation moyenne de 200 à 300 000 visiteurs supplémentaires chaque année », raconte l’historien dans Monaco sous l’occupation. À cette époque Charlie Chaplin fait la promotion de Monaco et le casino, interdit en France et en Italie, représente un grand pôle d’attraction et accueille des communautés diverses… La preuve ? Le journal Riviera Nachrichten, qui loue le « paradis monégasque », organise chaque année un concours de “Miss” pour les communautés nationales de Monaco : Miss Deutschland, Miss Österreich, Miss Helvetia, Miss France, Miss Monaco, Miss Italia…
Cosmopolitisation
Pour Frédéric Laurent, auteur d’Un prince sur son Rocher, l’internationalisation commence véritablement au lendemain de la guerre, avec les Trente Glorieuses. « Après le second conflit mondial, toute l’Europe est exsangue. L’Europe se reconstruit financièrement et économiquement. Mais à partir des années 70, les fortunes se reconstituent. Le mariage du prince avec Grace Kelly, ultramédiatisé, entraîne la venue de grosses fortunes italiennes et allemandes. La Principauté commence à se “cosmopolitiser”… »
Si Monaco attire les peoples et les grosses fortunes, pour des raisons fiscales, l’argument sécuritaire prime indéniablement à partir des années 70 et 80. « Le discours officiel est axé sur la sécurité au moment où l’Italie et l’Allemagne sont confrontés au terrorisme », rappelle Frédéric Laurent.
Après une stagnation, les Britanniques reviennent en force à Monaco (voir par ailleurs). Mais ces dernières années, la vague la plus visible vient de l’Est. Au 1er janvier 2002, le nombre de résidents russes était de 38. Fin 2015, ils étaient 535 à détenir une carte de résident… Notamment Dmitry Rybolovlev, résidant à la Belle Epoque, la dernière demeure d’Edmond Safra. Récemment, c’est Alicher Ousmanov (73ème fortune mondiale selon Forbes) qui a choisi la Principauté. Le Russe a fait fortune dans l’industrie métallurgique (avec Metalloinvest) et est devenu DG de Gazprominvestholding, chargée des investissements de Gazprom. S’il a été premier investisseur privé de Facebook à travers Digital Sky Technologies (DST), il possède aussi des parts dans Groupon et Apple…
Après avoir loué une des villas de la SBM (proposée à 200 000 euros par mois), le bruit court qu’il souhaiterait implanter son family office dans les anciens locaux de l’ancienne banque BSI, au-dessus de la Barclays… Actionnaire minoritaire du club de football d’Arsenal, Alicher Ousmanov est aussi président de la fédération européenne d’escrime. Après l’IAAF, verra-t-on un jour le siège de fédération d’escrime élire domicile à Monaco ?
On aurait pu penser que la crise du rouble et le rapatriement des capitaux exigé par Poutine impacte l’afflux russe. Ce n’est pas le cas. Freiné dans les années 2000, il est même encouragé, y compris avec l’organisation récente de l’Année de la Russie. « Sous l’ère Proust, les Russes avaient mauvaise réputation et beaucoup de Russes s’étaient vu refouler ou expulser. La donne a complètement changé », constate l’écrivain Frédéric Laurent.
Asymptote
Aujourd’hui, la Principauté compte 25 000 résidents de plus de 16 ans et une population de plus de 35 000 habitants. Si la croissance est relative, en un siècle, on a en tout cas assisté à une sacrée évolution démographique. Les Monégasques ont presque rattrapé la communauté française, qui, depuis la crise de 1962 et l’imposition des Français de Monaco, s’est réduite comme peau de chagrin après avoir monté jusqu’à 14 000 habitants. Compte tenu de la cherté des loyers monégasques, beaucoup d’enfants du pays ont dû se résoudre à franchir la frontière pour se loger… « On a assisté à un phénomène d’inversion entre la communauté française et italienne. Avant guerre, la communauté française est riche et l’italienne pauvre. Depuis, la communauté française s’est paupérisée et la communauté italienne, plus nombreuse après une vague de naturalisation dans les années 60 et 70, enrichie », constate ainsi Frédéric Laurent, lui-même issu d’une vieille famille de Monaco. Avec le risque de voir fuir la population stable de la principauté… Enfin, après une croissance constante de la population, Monaco est aujourd’hui confronté à un problème d’espace. Même avec l’extension en mer du Portier qui permettra de gagner 6 hectares sur la Méditerranée, il sera difficile de pousser les murs. « Il y a un potentiel de croissance de résidents mais au vu du manque de m2 à Monaco, on est au sommet de la courbe d’asymptote », observe un haut fonctionnaire.
_Milena Radoman
COMPRENDRE/
Les clés fiscales de l’attractivité
Dans Monaco sous l’occupation, Pierre Abramovici donne une autre clé d’explication de “l’attractivité monégasque”, initiée durant l’entre-deux guerres. « Le 8 juillet 1934, une loi crée un statut particulier pour les sociétés anonymes de gestion de portefeuilles : les membres de leur conseil d’administration ne sont plus désormais ni soumis à une condition de nationalité monégasque, ni de résidence à Monaco. Ceci comble les hommes d’affaires du monde entier, frappés par des fiscalités de plus en plus lourdes notamment sur le capital et les transactions commerciales. » Comme le dépeint d’ailleurs Jean-Charles Rey, avocat et futur président du conseil national, dans un essai daté de 1943 : « À côté d’un Monte-Carlo, centre mondain de réputation mondiale, était née une Principauté refuge financier d’un capitalisme international menacé. » À la même époque, trois autres pays se dotent de lois semblables : le canton de Glaris en Suisse, les grand-duché du Luxembourg et du Liechtenstein. _M.R.
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Le Crem brasse les nationalités
C’est en quittant Monaco et en partant à Paris dans les bagages de la princesse Grace que Louisette Levy-Soussan s’est frottée aux difficultés de s’adapter dans une ville où l’on n’a ni amis ni famille. Dans l’esprit de l’ancienne secrétaire particulière de la princesse Grace puis du prince Albert, a alors germé l’idée du Crem, ou Club des résidents étrangers de Monaco. Un club très haut-de-gamme, hébergé dans un local en rez-de-chaussée du Mirabeau (l’ex-hôtel transformé en appartements de luxe), par les propriétaires, sir David et Frederick Barclay. Décoré par Lady Tina Green dans des tons noir et argent, le club accueille 500 membres et brasse toutes les nationalités. Banquiers juristes internationaux, ou hommes d’affaires, ils ont un point commun : être tous far away from home. Un club très select. Son droit d’entrée est de 1 000 euros par famille et la cotisation annuelle de 500 euros par personne. _M.R.
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