Dimension historique de la crise, conjoncture mondiale, dette, politique de relance, réaction des marchés. Invité par le Monaco Economic Board (MEB), le président des Cahiers verts de l’économie, Jean-Pierre Petit, a livré un éclairage économique sur ce que l’avenir risque de réserver au monde.
Economie locale
Comment Monaco tirera-t-il son épingle du jeu ?
Jean-Pierre Petit ne se montre absolument pas inquiet pour la situation économique de Monaco dans le monde. A ses yeux, le pays s’en sortira par l’attractivité de sa place. « C’est difficile de s’inquiéter pour un micro-État qui a 250 000 dollars par habitant, et où le prix de l’immobilier est à peu près de 50 000 euros du m2. Là où je suis un petit peu plus réservé, c’est sur son potentiel de diversification », admet le professionnel. S’il y a des challenges tout particulier pour la Principauté, l’homme croit « qu’elle a su s’adapter ces dernières années grâce à ses marges de manœuvre et à une certaine forme de flexibilité qu’elle saura manifester dans les années futures ». Jean-Pierre Petit ajoute : « L’avantage de Monaco, ce sont les ressources budgétaires. Il n’y a pas du tout de contrainte, et en plus, c’est en euro. Du point de vue des capacités financières de Monaco, je ne suis pas trop inquiet. Monaco reste très petit et très concentré. Pour l’hôtellerie par exemple, ce n’est pas la relance de la Principauté qui va faire revenir les gens. Par contre, par les flux et les garanties, vous pouvez gérer la survie des acteurs du secteur pendant encore plusieurs mois. C’est ce qu’il faut, et parier ensuite sur le fait que ça reviendra progressivement à la normale ».

En ce qui concerne les pays, « les seuls vrais gagnants pour l’instant sont les pays d’Asie de l’Est comme Taïwan, Singapour, la Corée du Sud ou l’Indonésie. Il y a aussi la Scandinavie, la Suisse ou la Nouvelle-Zélande »
Gestion
Les gagnants et perdants de la crise
Pour les catégories sociales, « comme souvent lors des crises », selon les Cahiers verts de l’économie, les gagnants sont ceux qui sont protégés par des contrats stables ou statuts. Les fonctionnaires, les salariés de grandes entreprises en CDI, les investisseurs locatifs. A contrario, les perdants sont les travailleurs temporaires, les artisans, les indépendants, les sous-traitants des grandes entreprises et les jeunes. Les secteurs qui ressortent plus forts sont en premier lieu la tech, la santé et le commerce en ligne « qui reste plus élevé même en phase de reprise aux États-Unis ». Autre conséquence : l’exemple chinois qui montre que la crise se traduit par une accélération fulgurante de la numérisation, avec des services publics en ligne, un passeport sanitaire, la télémédecine, des drones pour les livraisons ou le contrôle du trafic, la surveillance numérique etc. « Récemment, les exportations de tech en Chine, Corée du Sud et Taiwan ont bondi. » Autres secteurs renforcés, celui de la pharmacie et du matériel médical qui deviennent « des secteurs d’avenir ». De l’autre côté de l’échiquier, les perdants sont le tourisme de masse à longue distance et le transport aérien, dont l’aéronautique, « qui souffriront au contraire pendant une période allant au-delà de la pandémie ». Enfin, en ce qui concerne les pays, « les seuls vrais gagnants pour l’instant sont les pays d’Asie de l’Est comme Taïwan, Singapour, la Corée du Sud ou l’Indonésie. Il y a aussi la Scandinavie, la Suisse ou la Nouvelle-Zélande ». Il faut regarder du côté de l’Amérique latine et de l’Inde pour voir les pays les plus en difficulté suite à cette crise, que ce soit d’un point de vue sanitaire, économique ou politique.

Selon les prévisions, l’Inde va connaitre pour la première fois de son histoire une croissance négative en 2020 de l’ordre de – 7 à – 10 %. « L’Inde, c’est probablement au niveau mondial la plus mauvaise nouvelle. »
Gestion de la crise
L’Inde et l’Amérique Latine en pleine tourmente
«L’Inde, c’est probablement au niveau mondial la plus mauvaise nouvelle. » Ce pays d’1 milliard 100 millions d’habitants, est énorme et « c’est un peu négligé en Europe continentale ». Selon les prévisions, l’Inde va connaitre pour la première fois de son histoire une croissance négative en 2020 de l’ordre de – 7 à – 10 %. « En plus, ce pays n’a pas beaucoup de marge de manœuvre en terme budgétaire. Les Indiens ont fait un plan de relance à 2 % du PIB. Mais quand vous avez – 10 % et que vous êtes en Inde… le problème c’est qu’ils empruntent et pas dans leur monnaie. Voilà un pays qui n’a pas de capacité à gérer aussi bien que nous le creusement du déficit public. » Ce qui place ce pays dans les grands perdants de la crise. « Pour l’Inde, c’est vraiment compliqué, confirme Jean-Pierre Petit. Un pays à 5 000 dollars par habitant quand vous faites l’indice, c’est une catastrophe… Cela veut dire qu’il y a des dizaines de milliers ou millions de gens qui vont passer sous le seuil de pauvreté. C’est ça le sujet et c’est un désastre économique et social. Les travailleurs précaires et migrants qui se baladent à longueur de temps dans le pays vont être en grande difficulté. A cela s’ajoute en plus la tension avec la Chine, depuis qu’elle manifeste ses ambitions et qui rencontre la méfiance de l’Inde. » Du côté de l’Amérique Latine, « la situation est catastrophique ». « Les pays très mal organisés où les États sont faibles, corrompus et où les systèmes de santé sont très défaillants, c’est évident qu’ils sont en grosse difficulté. Pratiquement tous les pays d’Amérique Latine ont été en difficulté. Le plus en difficulté étant le Pérou. Pays qui en termes de nombre de décès officiel Covid-19 par rapport au ratio de population est le premier. Le Brésil, l’Argentine et le Mexique, au moins jusqu’en août, étaient en grosse difficulté. »

« Le Groenland est le seul pays qui s’est sorti de l’Union européenne en 1985. Il s’agissait d’une unité politique de 50 000 habitants. Il a fallu 3 ans de négociation alors qu’il n’y avait que 3 ou 4 sujets à gérer. Dans le cas du Brexit, vous avez des milliers de sujet à gérer »
Grande-Bretagne vs Union européenne
Brexit “forever” ?
Sujet d’actualité, le Brexit va-t-il passer au second plan ou rester au centre de l’attention des marchés et des médias ? « Ça fait 4 ans que je parle de “Brexit Forever”. A mes yeux, j’ai toujours dit qu’on en entendra parler pendant 10 ou 15 ans. Ça fait déjà 4 ans que le référendum a été adopté. Je parie qu’on va continuer à en parler durant les prochaines années. C’est un processus qui va durer très longtemps. Tout simplement car il est très complexe de sortir d’une union douanière comme l’Europe. Le Groenland est le seul pays qui s’est sorti de l’Union européenne en 1985. Il s’agissait d’une unité politique de 50 000 habitants. Il a fallu 3 ans de négociation alors qu’il n’y avait que 3 ou 4 sujets à gérer. Dans le cas du Brexit, vous avez des milliers de sujet à gérer. Ce qu’a récemment fait Boris Johnson, c’est un petit coup de force juridique. Je ne crois pas à sa réelle volonté d’aller vers un “no deal” le 31 décembre. Tout simplement parce que le Royaume-Uni ne va pas très bien sur le plan économique, même plus mal que la France. Il y a eu beaucoup de ratés sur la Covid-19. Il y a une menace très claire de référendum avec l’Ecosse. Des sondages montrant une envie de sortie du Royaume-Uni. Par contre, le Premier ministre anglais met la pression comme il fait toujours pour négocier sur d’autres points que sont les aides d’État, la pêche, le pouvoir de la Cour de Justice des communautés pour régler les conflits. C’est de la communication, c’est de la pression. Pour moi, il y aura un accord minimal d’ici la fin de l’année qui jettera les bases de négociations futures qui vont durer des années et des années. Donc Brexit forever, ça continue ! »

« Pour les marchés, je dirais qu’il vaut mieux Trump. Mais si après Biden est élu mais n’a pas la majorité au Sénat, je dirais que c’est moins grave »
États-Unis
Trump/ Biden : qui gagnera l’élection américaine ?
Qui prêtera serment le 20 janvier 2021 aux États-Unis ? L’actuel président républicain Donald Trump ou l’ancien vice-président démocrate Joe Biden ? La réponse de Jean-Pierre Petit est partagée. « Aux États-Unis, la loi historique, c’est que quand un président se présente en période de récession, sauf exception, il n’est pas réélu. Trump a eu cette récession et une gestion calamiteuse en termes de communication pour la Covid-19. Donc, normalement, il est battu sans problème. Sauf qu’il remonte dans les sondages, dans les marchés prédictifs, dans les États pivots (“swing state”). Pourquoi ? Parce que Biden est plutôt mauvais, qu’il n’est pas très charismatique, qu’il va bientôt fêter ses 78 ans et ne paraît pas très en forme. Et depuis quatre mois, les États-Unis font face à des émeutes. Dans ces cas-là, en général, c’est le parti de l’ordre qui après l’emporte. Le parti vers lequel se range Trump. L’exemple le plus symptomatique remonte à 1968, époque d’émeutes raciales et de manifestations contre la guerre du Vietnam. Celui qui en a profité, c’était alors le représentant de la loi et de l’ordre, Richard Nixon. » Sur le plan économique, comment les marchés appréhendent les candidats ? « Pour l’instant, le marché ne s’inquiète pas trop d’une victoire de Biden qui risquerait de ne pas avoir la majorité au Sénat, qui n’oserait peut-être pas remonter les impôts alors que l’économie est fragile, qui se prononcerait sûrement pour des relances d’infrastructures pour 1 500 milliards de dollars et adopterait une approche plus apaisée des relations avec la Chine. Mais face à tout cela, j’aurais tendance à dire attention. Pour Wall Street uniquement, il vaut mieux avoir Trump qui, lui, sera le plus favorable. On peut tout de même imaginer une victoire Biden qui se positionne en faveur des énergies renouvelables, les grands travaux d’infrastructure, les valeurs de consommation discrétionnaires à cause de la hausse du salaire minimum. Pour les marchés, je dirais qu’il vaut mieux Trump. Mais si après Biden est élu mais n’a pas la majorité au Sénat, je dirais que c’est moins grave. »

« Il faut rappeler que le PIB nominal de la France va reculer d’environ 200 milliards cette année et que le pays va perdre environ 800 000 emplois malgré le dispositif de chômage partiel »
France
« Aller plus loin »
Le pays voisin a dévoilé son plan de relance exceptionnel “France Relance”, doté de 100 milliards d’euros, autour de trois volets principaux : l’écologie pour accompagner la transition vers une économie plus verte et plus durable, la compétitivité pour donner aux entreprises les conditions les plus favorables pour développer leurs activités et ainsi préserver l’emploi des salariés, et la cohésion pour « garantir la solidarité entre les générations, entre les territoires, et entre tous les Français ». 40 milliards d’euros du plan seront financés par l’Union européenne grâce à un accord jugé comme « historique ». Le point de vue de Jean-Pierre Petit à son sujet est plutôt positif mais tout de même partagé. Il salue le soutien à l’offre à moyen terme car « il faut aider les entreprises » à cause d’une profitabilité en baisse, d’une dette énorme et de normes sanitaires développées. D’autre part, « la baisse des impôts de production des entreprises est particulièrement justifiée car ils augmentent le point mort, font baisser le taux de survie des entreprises et représentent le double de la moyenne européenne ». Cependant, pour lui, le problème de l’attractivité de la France reste entier. « Il ne faut pas croire que l’ébauche d’une solidarité européenne va réduire la concurrence intra-européenne. » L’économiste considère qu’il faut aussi aider l’offre « car la croissance potentielle va probablement baisser en raison des faillites et du chômage structurel ». Il faut enfin « redresser l’investissement qui va baisser de 20 % environ cette année ». En revanche, Jean-Pierre Petit trouve les 100 milliards insuffisants. « Il faut rappeler que le PIB nominal va reculer d’environ 200 milliards cette année et que le pays va perdre environ 800 000 emplois malgré le dispositif de chômage partiel. » D’autre part, l’homme souligne qu’en pourcentage du PIB, ce montant est largement inférieur aux États-Unis et probablement à l’Allemagne. Il trouve aussi certains dispositifs « particulièrement insuffisants » comme l’aide aux fonds propres des entreprises doté de trois milliards, l’aide à la formation avec deux milliards, l’aide aux relocalisations avec un milliard « car la transformation de la structure sectorielle de l’économie liée à la crise de la Covid-19 est considérable ». Il ajoute que la demande est « insuffisamment soutenue » et que « croire que l’épargne accumulée — de l’ordre de 85 milliards d’euros selon la Banque de France entre mars et juillet — va se dégonfler rapidement est illusoire ». C’est aussi sa mise en œuvre « trop diffuse » avec 30 milliards « seulement » en 2021 qui lui pose question. Enfin, le manque de visibilité sur les « garanties de la qualité de la coopération entre l’État et les entreprises sur les choix stratégiques », ne le rassure pas.

« La décroissance, c’est la régression politique, économique et sociale et cela ne résoudrait pas les problèmes liés au changement climatique parce que l’on n’aurait pas les ressources financières pour le gérer »
Environnement
La transition écologique rime-t-elle avec décroissance ?
«Non, bien sûr que non ! ». Jean-Pierre Petit est affirmatif : « l’innovation technologique est en mesure de limiter les émissions de CO2. Tous les travaux les plus sérieux qui ont été menés sur la question le montrent. Il y a simplement une question d’horizon et de choix politiques. Nous avons tout à fait la capacité de limiter les effets des émissions de CO2. Il est heureux de voir que les plans de relance, notamment celui de la France, vont plutôt dans ce sens. La transition énergétique et la gestion du changement climatique sont tout à fait possibles et même souhaitables dans le cadre de la croissance. Croire en la décroissance, c’est une régression totale. La décroissance, c’est la régression politique, économique et sociale et cela ne résoudrait pas les problèmes liés au changement climatique parce que l’on n’aurait pas les ressources financières pour le gérer. »
Union européenne
Un plan de relance à la hauteur
Pour Jean-Pierre Petit, le plan de relance annoncé par l’Union européenne est à la hauteur des enjeux. « Il permet un certain rééquilibrage entre politique monétaire et politique budgétaire à l’échelle européenne et allège nettement les contraintes de financement pour l’Europe du Sud. Il manifeste aussi une certaine coordination des choix. 30 % des dépenses devront cibler le changement climatique afin d’atteindre l’objectif d’une neutralité carbone en 2050. » Autre bonne nouvelle à ses yeux : l’objectif affiché de la Commission européenne de « rembourser la quote-part de dette souscrite pour les subventions via des ressources propres comme une taxe carbone aux frontières, ou une taxe sur les géants du numérique par exemple. Nous avons encore largement le temps, compte tenu de l’échéancier de remboursement, mais c’est évidemment un point-clé ». Enfin, les Cahiers verts de l’économie considèrent qu’une étape décisive a été franchie avec la mutualisation budgétaire. Sera-t-elle exceptionnelle ou sera-t-elle une première étape ? « C’est évidemment l’inconnue principale. Pour nous, le Rubicon a été franchi. »
Industrie
La relocalisation massive, solution miracle ?
«La crise de la Covid-19 a ajouté une quadruple dimension : un sentiment de dépendance sanitaire, une dépendance particulière à l’égard de la Chine, les services n’ont pas joué de rôle contracyclique, l’industrie ajoute de la puissance. » La relocalisation massive est-elle alors toujours la solution ? Pas si sûr pour l’économiste. « On connait les coûts de la désindustrialisation : un choc de profitabilité qui va accentuer la pression sur les entreprises pour limiter les coûts. Et pour les ménages, les pressions sur le revenu qui ne peuvent que les conduire à favoriser les produits low-cost. » Alors le président des Cahiers verts de l’économie fait une distinction entre la relocalisation des activités bas de gamme « que nous n’exerçons plus ou très peu depuis très longtemps » qui n’aurait « aucun sens économique ». Et plaide plutôt pour des relocalisations d’activités industrielles dans des industries haut de gamme « où des rendements d’échelle peuvent être exploités grâce à l’existence d’un marché local profond et large », de type pharmacie et matériel médical. Cependant, celles-ci restent conditionnées par une forte attractivité du territoire. « Une concurrence intra-européenne n’est pas à exclure, notamment avec la Suisse », met l’homme en avant.
Il a dit
- « La Chine a un soft power diminué. Elle se recentre sur son marché intérieur »
- « On a beaucoup dit que la Covid-19 favoriserait le pouvoir des populistes. Ce n’est pas vrai. Donald Trump aux États-Unis, Jair Bolsonaro au Brésil, Boris Johnson au Royaume-Uni ne s’en sont pas particulièrement sortis. Et il n’y a pas nécessairement eu de défaite des démocraties »
- « Attention au conte de fée sur le télétravail. Accélération, oui. Explosion de ce mode de travail, on verra. Ce qui est salutaire par contre pour l’organisation du travail, c’est que la Covid-19 a généré une véritable réflexion sur l’importance de la proximité physique dans le travail. C’est en cela qu’il a été utile d’une certaine manière »
Les clés pour comprendre
- - 15 % pour le PIB mondial : c’est le pourcentage de la baisse annualisée du PIB mondial au premier semestre 2020. « Trois fois ce qu’on a enregistré au pire moment de la grande crise financière », souligne Jean-Pierre Petit. Dans le détail, cela représente -12 % au premier trimestre et environ -17 % au deuxième trimestre. Seule la Chine au deuxième trimestre est en positif.
- - 15 % pour les activités de service : c’est le pourcentage de la chute annualisée des services sur le premier semestre 2020 dans le monde. Cette chute est de plus 20 % pour l’industrie. A titre de comparaison, durant les six mois qui avaient suivi le choc de la faillite de la banque Lehman Brothers en 2008, les services n’avaient baissé que de 4 %. Mais de 28 % pour l’industrie.
- - 50 % pour la production industrielle et les ventes au détail : « La baisse annualisée est de l’ordre de 50 % de la production industrielle et des ventes au détail mondiales sur les mois de février à avril. Autour de -4 % en moyenne 2020, soit le pire résultat depuis les années 1930. Seule la Chine est en positif. »
- Les États-Unis s’en sortent mieux que l’Europe : -5 % contre -14 % au premier trimestre et -32 % contre -40 % au deuxième trimestre. « Mais au deuxième semestre, la zone euro va très probablement et largement surperformer les États-Unis », prédit Jean-Pierre Petit.
