Politique — Les deux élus Horizon Monaco, Béatrice Fresko-Rolfo et Jacques Rit, évoquent à leur tour les dépassements budgétaires sur les chantiers ainsi que la réorganisation profonde du service des travaux publics. Ils livrent également leur analyse sur le contrat de vie commune, la communication du conseil national et la transmission de la nationalité monégasque par mariage qui pourrait être repoussée à 20 ans d’union —
Dépassements budgétaires des chantiers
Quels sont les sujets que vous allez porter en séance publique lors de l’examen du budget primitif 2020 ?
Jacques Rit : Les pharaoniques dépassements budgétaires sur les grands travaux seront, bien sûr, l’un des sujets. Tout comme les retards de livraison. Depuis 2015, sur le triennal, il y a eu plus de 500 millions d’euros de dépassement budgétaire sur tous les grands chantiers publics, nouvel hôpital compris.
Sur le projet du nouveau CHPG justement, certains estiment que le coût d’1 milliard d’euros va être dépassé…
Béatrice Fresko-Rolfo : Oui, j’ai la certitude que nous allons dépasser le milliard d’euros. En effet, il ne faut pas oublier les dépenses annexes, à savoir les coûts pour maintenir à niveau l’actuel CHPG, et les dépenses passées, notamment le dédommagement des architectes, et autres intervenants, du projet Vasconi qui fût abandonné.
Jacques Rit : Lorsque l’on sait que l’une des causes premières expliquant l’abandon du projet Vasconi était son coût jugé trop cher… J’avais, lors d’une séance publique, tenté de démontrer que les coûts directs et indirects du nouveau CHPG avaient d’ores et déjà largement dépassé ceux du projet abandonné. En guise de réponse, le Ministre d’Etat de l’époque mit en doute « mon honnêteté intellectuelle »… C’est pourquoi je relativise la responsabilité du conseil national en matière de communication, car on a parfois subi, comme par exemple sur ce sujet, une communication nord-coréenne du gouvernement.
Ces dépassements budgétaires très élevés, est-ce relativement nouveau à Monaco ?
Jacques Rit : Non, ce n’est pas nouveau. Un des plus célèbres dépassement budgétaire fut le chantier de la digue du large sur le port Hercule. Là aussi je peux vous dire que les coûts ont pris le large ! Le surcoût était assez énorme.
Béatrice Fresko-Rolfo : Ce qui est gênant c’est que le gouvernement ne nous livre pas le véritable coût des chantiers. Lorsqu’on nous dit que la construction du Grand Ida par exemple est estimée à 173 millions d’euros, cette somme n’inclut pas les dépenses liées aux acquisitions des immeubles, ou encore au relogement des occupants. Or, tout cela doit rentrer dans le coût global. Pour avoir une idée précise du budget, il faut que les chiffres soient clairs et officiellement présentés.
N’y a-t-il pas aussi un problème d’évaluation des coûts de construction à la base ?
Béatrice Fresko-Rolfo : Oui, il y a sans doute un problème d’estimation initiale des travaux. Sinon, nous n’aurions pas ces quasi 500 millions de dépassement sur un triennal. Un effort sur ce sujet doit être fait rapidement.
Le ministre d’État Serge Telle a expliqué que les surcoûts budgétaires sur les chantiers publics sont en partie liés aux changements de programmes décidés en cours de construction…
Jacques Rit : Si l’on fait de la politique comparée, quel est le facteur numéro 1 d’explosion des budgets initiaux dans le pays voisin ? Ce sont les changements des politiques régionales ou locales, c’est-à-dire les changements d’hommes et de femmes élus qui décident. Mais à Monaco, compte tenu de nos bases institutionnelles, cela ne peut pas être le cas puisque l’Exécutif est exclusivement entre les mains de l’Etat. Les changements de programmes, ce sont bien l’Etat qui les décide.
Certes, mais certains changements de programmes ce sont les élus qui les exigent…
Jacques Rit : Effectivement, certains changements de programmes sont exigés par les élus. Mais s’il y avait un peu plus de concertation entre le conseil et le gouvernement en amont des projets, ces changements pourraient être acceptés — ou refusés — par l’exécutif dès le départ, et bien en amont du début des travaux.
Le service des travaux publics va être totalement réorganisé par son directeur Jean-Luc NGuyen. Cette réforme était indispensable selon vous ?
Jacques Rit : Oui et il semblerait que ce soit une sacrée réforme. Il est très intéressant d’écouter monsieur Nguyen dans les mesures qu’il veut mettre en place. Il nous a expliqué en séance privée que ses services s’étaient penchées sur le détail de ces dépassements budgétaires. Ils étaient l’apanage des très gros chantiers. On pouvait alors supposer que la taille de ces chantiers dépassaient les capacités des services des travaux publics, tels qu’ils étaient organisés. D’où son profond remaniement. Il est d’ailleurs en train de rajouter un service juridique, et un service de comptabilité pour un meilleur chiffrage.
Phasage des chantiers
Concernant le phasage des chantiers privés demandé maintes fois par les élus du conseil national, le gouvernement estime qu’il y a des obstacles juridiques insurmontables. L’exécutif met notamment en avant la notion de droit à la propriété privée. Que répondez-vous ?
Jacques Rit : Ce que j’ai retenu des explications données en séance publique et privée, c’est effectivement les difficultés liées au phasage des chantiers. Il semblerait que les problèmes juridiques soulevés soient totalement ingérables et impossible à régler. Le gouvernement n’a pas trouvé le moyen de freiner les constructions privées en raison du droit de propriété. Mais l’État peut disposer de certains droits régaliens lorsque l’ordre public est en jeu.
Que voulez-vous dire ?
Jacques Rit : En séance privée, j’ai présenté un raisonnement par l’absurde au gouvernement. Si 120 demandes de construction arrivent aux services de l’État et que toutes sont faites en bonne et due forme et qu’il n’y a rien d’opposable, que se passe-t-il ? Si toutes ces demandes sont acceptées, Monaco est paralysé et ne vit plus. Monaco est-il le premier quartier de ville au monde confronté à ce type de problème ? Dans le centre de Paris ou à New York, que se passerait-il ? Silence du gouvernement. Le ministre d’État a fini par expliquer qu’il se pencherait sur ce qui a pu être trouvé comme solution dans les grandes métropoles des pays voisins. Tout ceci est pourtant le nerf de la guerre. Tout le reste, comme les arrêtés ministériels sur le bruit, sont des cache-misères.
Béatrice Fresko-Rolfo : On parle du droit de propriété… mais quand je me réfère aux droits laissés aux propriétaires d’appartements sous loi 1 235 qui sont quelque peu bafoués, je me dis qu’il y a peut-être un moyen de trouver une solution. Le problème pour le conseil national et le gouvernement, c’est cette surabondance de chantiers publics et privés, souvent dans les mêmes quartiers. Que doit-on faire ? Arrêter le privé et ne construire que les chantiers publics ? Pour nos finances publiques, ce n’est pas la panacée. Comment faire des choix ? Ce sont des décisions complexes.
Dans son interview, le prince Albert a invité à ne pas réduire la qualité de vie aux seules nuisances sonores, à la poussière et aux chantiers. Le souverain rappelle que Monaco c’est aussi « la sécurité, l’éducation, l’offre culturelle et l’accès aux activités sportives »…
Béatrice Fresko-Rolfo : J’ai été personnellement impactée par un chantier, donc je comprends le ressenti des Monégasques et des résidents. Mais ne perdons pas de vue la chance que nous avons de vivre en Principauté.
Jacques Rit : Je préférerais devenir sourd à cause du bruit des chantiers et avoir les poumons totalement silicosés que de me retourner toutes les 10 secondes par crainte de me faire agresser lorsque je rentre chez moi dans la nuit ! La sécurité se situe, pour moi, tout en haut. C’est la forme la plus aboutie de la liberté.
Caméras à reconnaissance faciale
Êtes-vous inquiets, comme votre collègue Jean-Louis Grinda, du déploiement des caméras à reconnaissance faciale à Monaco ?
Jacques Rit : On nous a effectivement indiqué qu’un certain nombre de caméras du réseau de vidéosurveillance étaient d’ores et déjà adaptables aux techniques de reconnaissance faciale. Au niveau budgétaire, cela ne représente pas des sommes importantes, mais c’est assurément un sujet qui, lui, est très important.
Qu’est-ce que cette technologie vous inspire ?
Jacques Rit : Si quelqu’un de ma famille était victime d’un enlèvement, je vous assure que je serais heureux de l’efficacité et de la rapidité qu’une telle technologie peut apporter. En revanche, il faut que l’utilisation de ces caméras soit très bien encadrée juridiquement. Quiconque subirait des chicaneries ou des ennuis susceptibles d’être la conséquence d’une reconnaissance faciale manifestement abusive, doit être en mesure de se défendre.
Quel est l’autre sujet que vous allez porter lors du budget primitif 2020 ?
Béatrice Fresko-Rolfo : J’évoquerai les parkings des tours Testimonio II et II bis. Certaines places sont réservées aux Monégasques qui seront logés dans ces immeubles et logés à la villa Carmelha. Les autres seront réservés aux parties privées du promoteur. Ce qui est normal. En revanche, concernant le parking public d’entrée de ville, 100 places ont été retirées du public pour les louer à ce même promoteur qui dispose ainsi d’un quota de places énorme pour ses résidents : 5 à 7 places de parkings par appartement. Ces 100 places seraient donc bien plus utiles pour les pendulaires.
Communication du Conseil national
Dans une interview publiée le 19 novembre pour la fête nationale, le prince Albert a critiqué assez ouvertement la communication du conseil national. Le souverain a regretté « certaines surenchères médiatiques qui n’ont qu’un effet perturbateur ». Comment jugez-vous, de votre côté, la communication du conseil national ?
Béatrice Fresko-Rolfo : Je ne trouve rien d’étonnant à ce que Notre Souverain ait utilisé le terme de “surenchère” pour qualifier la communication actuelle du conseil national. A mon sens, cette communication se fait d’ailleurs au détriment de celles du gouvernement et du Souverain. Il y a, je trouve, un déséquilibre sur ce point.
Jacques Rit : On assiste d’une manière générale à une évolution considérable et très rapide de la gestion des données politiques et de leur mode de communication. Pourquoi Monaco serait épargné par cette tendance ? Auparavant, le gouvernement communiquait très peu. De temps en temps, un point presse austère était organisé. Du côté du conseil national, tout se jouait sous le tapis, dans des entretiens entre le président — parfois le vice-président — et le gouvernement. Toutes les tractations se déroulaient dans une interface cachée. L’actuel président du conseil national a amené dans ce domaine une petite révolution. C’était déjà le cas dans ses mandatures précédentes, mais c’est sans commune mesure avec le niveau atteint actuellement.
Cette communication massive est-elle problématique ?
Jacques Rit : La communication, pour le meilleur et pour le pire, du conseil national peut avoir un effet de levier et d’induction : par exemple sur le degré et la rigueur d’application des deux arrêtés ministériels antibruit… Mais dans certains domaines, cette communication abondante est presque gênante. Car, parfois, on a l’impression qu’elle n’est pas parfaitement objective. Aussi bien au gouvernement qu’au conseil national, il faut donc que chacun se police et n’en viennent pas à annoncer des contre-vérités. Chacun doit s’astreindre à encore plus de rigueur dans ses déclarations et comportements. Car ce qui est mis sur la place publique peut vous revenir en boomerang.
Trouvez-vous que le gouvernement communique assez ? Il y a par exemple très peu de conférences de presse avec le ministre d’Etat, et les autres membre du gouvernement.
Jacques Rit : Certes, mais le gouvernement peut-il communiquer sur tout ? Non. Car il n’est pas un gouvernement élu et d’émanation politique. Il est responsable devant le prince. Le gouvernement monégasque est donc beaucoup plus proche d’un conseil d’administration. Il est plus logique que le conseil national, qui est élu, communique davantage.
CVC — A propos du courrier de Monseigneur Barsi (transmis au conseil national) sur le contrat de vie commune : « Il y a eu des propos consternants et même blessants », estime Béatrice Fresko-Rolfo. « Était-ce un baroud d’honneur ? De cet excès naquit, peut-être, un certain retrait… C’est comme cela que je le vois, et c’est ainsi que je veux le voir », poursuit Jacques Rit.
Union libre et cohabitation familiale
Concernant le nouveau projet de loi récemment déposé par le gouvernement sur le contrat de vie commune (CVC), cette version vous convient-elle ?
Béatrice Fresko-Rolfo : Le nouveau projet de loi déposé par le gouvernement est bicéphale. Une partie concerne les couples, une autre, la famille. Ce sont désormais des contrats civils de solidarité. Notre objectif premier était surtout de faire en sorte que l’union libre pour les couples qui vivent sous le même toit soit enfin consacrée à Monaco, avec un certain nombre d’avantages sociaux. C’est désormais le cas.
Jacques Rit : Ce contrat pour les couples est primordial pour la principauté. Monaco se veut précurseur sur des tas de choses, mais sur ce point, nous étions clairement à la remorque. En revanche, concernant le contrat qui touche à la famille, sans ce texte, les Monégasques et les résidents auraient probablement vécu aussi heureux.
Y a-t-il eu des amendements au projet de loi ?
Béatrice Fresko-Rolfo : Oui, il y a eu des amendements sur le contrat de cohabitation familiale. Nous voulions nous assurer que le texte ne crée pas de dommages collatéraux en matière de politique du logement.
Qu’avez-vous pensé du courrier transmis par l’archevêché au conseil national sur le CVC ?
Béatrice Fresko-Rolfo : Il y a eu des propos consternants et même blessants.
Jacques Rit : Était-ce un baroud d’honneur ? De cet excès naquit, peut-être, un certain retrait… C’est comme cela que je le vois, et c’est ainsi que je veux le voir.
Transmission de la nationalité par mariage
Le conseil national souhaite que la transmission de la nationalité monégasque par mariage soit repoussée à 20 ans d’union, contre 10 ans aujourd’hui : êtes-vous favorable à cette mesure ?
Jacques Rit : Oui, convaincu de sa nature raisonnable, si je tiens compte des règles du système de démocratie représentative dans lequel j’ai été élu. Mais, en même temps, cette mesure déchire le cœur. Qui irait s’en glorifier ? Les imbéciles ou les cyniques, uniquement.
Béatrice Fresko-Rolfo : C’est un mal nécessaire. C’est une mesure utile pour les générations qui viennent. En séance publique il y a quelques années, lorsque nous avions étudié la proposition de loi de Jean-Michel Cucchi sur ce même sujet, j’avais pris la parole pour dire que j’étais favorable au regroupement familial de manière à ce que tous les membres d’une famille puissent avoir la même nationalité. Mais il faut savoir être raisonnable et parfois modifier ses opinions dans l’intérêt général.
Supprimer la transmission de la nationalité par mariage a été une piste ?
Béatrice Fresko-Rolfo : Cela a été une interrogation. Certains élus étaient favorables. D’autres prônaient un délai de 30 ans. Le curseur à 20 ans nous semblait être un bon compromis. Dans ce texte, il ne faudra pas perdre de vue les aides qui pourraient être apportées aux conjoints de monégasques qui ne seraient pas devenus monégasques. Tout cela devra être accompagné.

