ECONOMIE / Actionnaires pas contents, climat social qui se détériore, syndicats en colère, comptes dans le rouge… La Société des Bains de Mer se prépare à des mois difficiles alors que des emprunts bancaires sont lancés pour financer 600 millions d’euros de travaux pour le futur Sporting d’hiver et l’hôtel de Paris.
C’est promis. L’hôtel de Paris ne vendra pas son âme au diable. Autrement dit, « les façades qui donnent sur la place du Casino et sur l’avenue des Beaux Arts, ainsi que les lieux de légendes, comme le hall d’entrée ou le bar américain ne seront pas touchés. » C’est ce qu’a promis la Société des Bains de Mer (SBM) par l’intermédiaire de Jean-Luc Biamonti, président du conseil d’administration, lors d’une conférence de presse le 4 octobre.
« Normes »
Ce qui n’empêche pas cette entreprise, qui reste le premier employeur de la principauté, de se lancer dans une refonte majeure de l’hôtel de Paris. « L’immeuble est très ancien et n’est plus du tout aux normes dans certains endroits », a ajouté Biamonti. Plutôt que de faire du bricolage, c’est donc un grand coup de neuf qui a été décidé. Montant de cette opération : 250 millions d’euros.
Un chantier qui supposera la destruction d’une partie de l’Hôtel de Paris, à savoir l’aile qui donne sur l’avenue Princesse Alice. « La structure même du bâtiment ne permet plus d’offrir ce qui se fait de mieux aujourd’hui dans l’hôtellerie de luxe. Aujourd’hui, nous avons beaucoup de chambre de 23-25 m2. Ce qui est invendable par les temps qui courent » a soutenu Biamonti. Voilà pourquoi les nouvelles chambres seront plus grandes, avec des surfaces de 40 à 60 m2, pour un total inchangé de 191 chambres. A noter que le nombre de suites sera revu à la hausse.
Un projet qui prévoit aussi la création d’une cour-jardin au centre de l’hôtel. Une véritable « petite place Vendôme », a estimé le président du conseil d’administration de la SBM. Des boutiques spécialisées en joaillerie et bijouterie seront lancées. Sans oublier un nouvel espace spa, fitness et piscine, des suites très haut de gamme et même une villa sur le toit, avec jardin et piscine privés.
« Perte »
Au total, les travaux dureront 4 ans, de janvier 2014 à fin 2017. Avec des interruptions en juillet-août et pendant les grandes manifestations comme le Grand Prix. Au final, la nouvelle structure permettra de gagner 6 000 m2 pour les chambres. Soit une surface supplémentaire globale de 10 000 m2. Mais il faudra accepter quelques sacrifices pendant la durée des travaux, avec un accès réduit à l’hôtel de Paris. D’ailleurs, la SBM prévoit « une perte de capacité d’accueil aux alentours des 2/3 pendant un an. Puis de 1/3 à la moitié pendant 2 ans. » Une période qui s’annonce donc extrêmement délicate pour l’entreprise qui vient de réaliser un exercice 2011-2012 dans le rouge avec 33,2 millions de pertes. « Nous nous attendons à souffrir pendant ces 3 ou 4 ans », prévient Jean-Louis Masurel.
« Prada »
Aux 250 millions d’euros de travaux de l’hôtel de Paris, il faut ajouter ceux du Sporting d’hiver (voir L’Obs’ n° 106). Un énorme projet qui prévoit de raser le Sporting d’hiver construit en 1932 pour le remplacer par un complexe de 7 luxueux bâtiments de 7 à 11 étages, avec des commerces, des résidences locatives haut de gamme, des bureaux, une galerie d’art et une salle de conférence. Mais aussi une galerie commerciale de 4 850 m2, contre 2 700 m2 actuellement, pour attirer des clients du monde entier. « Une dizaine de grands noms du luxe, notamment Vuitton, Hermès, Gucci, Prada ou encore Dior seront là », a précisé Biamonti en janvier dernier.
Côté business, 4 500 m2 de bureaux seront installés dans une tour, contre 3 300 m2 actuellement. Et une trentaine de résidences haut de gamme seront à louer sur 18 000 m2 de surface. Chaque appartement fera entre 200 et 800 m2. Les travaux pourraient commencer en 2016 pour s’achever en 2020. C’est l’architecte britannique Sir Richard George Rogers, lauréat en 2007 du prix Pritzker, l’équivalent du Nobel de l’architecture, qui a été choisi par la SBM et le gouvernement. Si le budget n’a pas été confirmé, il devrait tourner autour de 300 millions d’euros.
Résultat, en ajoutant ces deux gigantesques chantiers, le total des travaux frôle les 600 millions d’euros.
« Déshumanisation »
Reste donc à trouver des financements dans une période économique très délicate pour la SBM. « Nous n’avons pas les fonds propres pour le faire. On ne pourra donc pas éviter l’endettement bancaire », a expliqué Jean-Luc Biamonti. Une stratégie qui laisse les actionnaires de la SBM assez sceptiques (voir leurs interviews pages suivantes). Déjà dubitatifs sur les 210 millions d’euros investis dans les jeux en ligne, ils craignent de voir l’entreprise prendre des risques qui la dépasse. Et aller droit dans le mur.
« L’investissement sur le Sporting d’Hiver est l’une des meilleure piste pour assurer à la SBM une rentabilité inscrite dans la durée. Car pour la première fois à Monaco, les plus grands noms du monde du luxe seront réunis dans un même lieu. Ce qui créera en plus des emplois, de la TVA pour l’Etat et des bénéfices pour la SBM », estime Masurel qui ajoute : « Pour l’Hôtel de Paris, il faut lancer des travaux pour nous mettre en conformité avec les nouveaux standards pour les palaces. Car l’objectif là aussi est d’être leader. Et nous créerons de nouvelles boutiques pour la bijouterie et la joaillerie qui apporteront des revenus réguliers à la SBM. Ces deux investissements sont donc tout à fait justifiés. » Suffisant pour rassurer les actionnaires ?
Une certitude, l’inquiétude règne aussi chez les salariés. Avec des syndicats divisés. Dans un communiqué daté du 1er octobre, le syndicat monégasque des cadres et des employés de jeux qui représente 170 salariés, a « dénoncé le climat social délétère, malsain et dangereux qui règne au sein du casino. » En cause selon eux, une « déshumanisation progressive du management, notamment de celle de la direction des Casinos » et « la peur, les menaces, les pressions incessantes, les tensions inutiles, l’agressivité verbale, la déstabilisation et la dévalorisation, que vivent au quotidien les employés. » Et ce syndicat n’hésite pas à aller plus loin.
« Xénophobes »
En parlant notamment de « caméras de surveillance […] détournées de leur usage initial […] et utilisées pour piéger les employés. » Mais aussi de « règlements de compte. » Ce qui aurait débouché sur « des cas de maladies et de dépressions pathologiques. » Toujours selon ce syndicat, « cette situation est aggravée par les interventions inexpliquées de certains administrateurs qui franchissent les limites de leur périmètre d’action et interfèrent avec les décisions opérationnelles de l’entreprise. Une ingérence néfaste qui banalise notamment les discriminations entre salariés. » Un communiqué qui évoque aussi des cas de suicides : « La semaine dernière, les employés ont appris, avec émotion, consternation et tristesse, le suicide d’un de leurs collègues. Ce qui porte à trois le nombre de suicides en trois ans : malheureusement trois de trop ! »
Des discussions sont en cours avec la direction, comme l’a confirmé à L’Obs’ Jean-Louis Masurel : « Je ne souhaite pas répondre publiquement à un communiqué auquel j’ai répondu par une lettre. La direction recherche l’apaisement, c’est notre rôle. Et on a pu en discuter tranquillement avec leurs représentants. » Quant aux suicides, Masurel est très clair : « L’utilisation d’un événement familial extrêmement douloureux à des fins politique ou pour les intérêts particuliers d’un groupe de salariés, est très choquant. » Ce qui n’empêche pas la direction de rappeler qu’elle n’hésitera pas à sanctionner tout comportement contraire à sa déontologie. Mais impossible d’en savoir plus : « Comme le demande le droit du travail, les sanctions prises ne seront pas communiquées à l’extérieur de l’entreprise. »
Tendu
En tout cas, on sent bien que le climat social est aujourd’hui extrêmement tendu. Et que les syndicats ne sont plus tous sur la même longueur d’onde. En effet, l’union entre les 16 syndicats de la SBM observée en février dernier semble loin. A l’époque (voir le dossier complet publié dans L’Obs’ n° 108), les syndicats s’étaient tous rejoint pour protester contre une petite phrase qu’aurait prononcé Jean-Luc Biamonti : « On va juste demander aux salariés de travailler un peu plus, d’avoir le sourire et d’arrêter de faire grève. » Cités parmi les syndicats solidaires du syndicat monégasque des cadres et des employés de jeux, le syndicat des jeux automatiques a pris ses distances début octobre. En expliquant ne pas cautionner la mise en cause de la direction des jeux, accusée de « propos menaçants », « xénophobes » et de « comportements abusifs bien souvent liés à l’alcool. »
Dialogue
En revanche, ce syndicat reste solidaire pour dénoncer la responsabilité de la direction générale, jugée trop passive face aux appels répétés lancés par les salariés. Notamment en raison d’effectifs jugés insuffisants pour maintenir un service haut de gamme. Ce manque créerait des tensions internes et aboutirait à une ambiance de travail qui continuerait à se dégrader. Du coup, pour calmer les esprits, le syndicat des jeux automatiques réclame un rendez-vous pour maintenir le dialogue avec les co-directeurs des casinos, Eric Schroeter et Patrice Solamito.
Mais ça n’a pas été la seule réaction au communiqué musclé du syndicat monégasque des cadres et des employés de jeux.
« Danger »
Le 8 octobre, 7 syndicats (1) ont rédigé à leur tour un communiqué pour se désolidariser des propos tenus par le syndicat des cadres et des employés de jeux. « L’ensemble des propos tenus n’engagent que leurs auteurs et nous ne souhaitons, en aucune manière, y être associés. Nous constatons avec regret qu’une telle démarche présente le danger de diviser les forces vives de la SBM qui œuvrent au même objectif d’efficacité tout au long de l’année », expliquent ces 7 syndicats. Avant d’ajouter : « Il ne convient plus aujourd’hui de faire une distinction entre les services ou entre les individus, mais entre ceux qui se tournent résolument vers l’avenir et ont compris l’effort qu’ils avaient à travailler ensemble, et ceux qui portent systématiquement atteinte à l’image de la SBM et de la principauté de Monaco. »
Reste à savoir si la SBM peut continuer à faire le grand écart entre sa vocation sociale et sa cotation en bourse. Pas incompatible semble penser Jean-Louis Masurel. Mais sous certaines conditions : « Le pacte social fait partie intégrante de la création de la SBM en 1 863. Ce pacte doit être maintenu. Mais il doit être redéfini pour s’assurer du retour de la rentabilité. Car la rentabilité est la garantie même que ce pacte social pourra continuer. Donc c’est l’intérêt de tous que la SBM redevienne rentable. »
En tout cas, on voit bien que le front uni présenté il y a quelques mois par les syndicats face à la direction n’est plus d’actualité. Une direction qui après avoir lancé en février son plan « Renaissance » pour sortir du rouge, doit maintenant faire face à la colère d’une partie des salariés. Mais aussi à celle des actionnaires qui avouent ne pas comprendre grand-chose à la stratégie de développement poursuivie par la SBM.
_Raphaël Brun et La rédaction
(1) Ce communiqué daté du 8 octobre a été signé par le syndicat des cadres et employés du Sun Casino, les syndicat des caisses, le syndicat des jeux américains du café de Paris, le syndicat des appareils automatiques, le syndicat des personnels intérieurs et extérieurs, le syndicat des cadres administratifs et le syndicat de l’encadrement des jeux américains.

« Du mal à comprendre qui fait quoi dans cette entreprise »
Après l’assemblée générale de la société des bains de mer, L’Obs’ donne la parole aux actionnaires qui ont exprimé leur mécontentement après trois années sans dividendes. La réaction de Jérémy Gaudichon, gérant de fonds chez KBL Richelieu Gestion qui propose un retrait de la cote de la SBM en bourse.
Votre réaction suite à l’assemblée générale des actionnaires de septembre ?
Beaucoup de déception et pas mal d’incompréhension aussi. Les mesures mises en place ne sont pas à la hauteur des difficultés de la SBM.
Quelle était l’ambiance générale ?
Beaucoup d’actionnaires étaient présents. Et il y a eu pas mal de questions posées. On a senti pas mal d’inquiétude. Un peu d’énervement aussi.
Ce qui coince ?
C’est la troisième année consécutive sans aucun dividende. En 4 ans, l’action SBM a perdu 60 % de sa valeur.
Pourquoi ne pas avoir vendu aux Qataris en juillet 2008 quand ils ont déposé un projet d’OPA portant sur 30 % du capital ?
Nous n’avons pas pu vendre nos titres à 72,50 euros puisque Qatari Diar a finalement retiré son OPA suite au refus du conseil d’administration de la SBM.
Pourquoi ce refus ?
La raison officielle est que le conseil d’administration de la SBM a estimé que cette offre était insuffisante et qu’elle ne reflétait en aucune façon la valeur de l’entreprise.
Les pertes de 33,2 millions sur 2011-2012 vous ont été expliquées comment ?
Par le contexte économique. Mais aussi par une masse salariale jugée trop lourde. Sans oublier les pertes importantes enregistrées par Betclic Everest Group (BEG) dans les jeux en ligne.
La masse salariale plombe les comptes ?
Plus que jamais, puisque les charges salariales ont progressé de 20 millions d’euros en 2011/2012 à effectifs quasi constant.
Comment s’explique cette hausse ?
Cette hausse est la conséquence d’accords d’entreprises et du statut des personnels, mais aussi de changements intervenus dans les conventions collectives.
Les 210 millions investis dans les jeux en ligne, c’est une bonne idée ?
Pour l’instant, non. Car à ce jour, BEG n’a jamais gagné d’argent et continue même à en perdre. Même si la direction de la SBM indique que BEG devrait être bientôt à l’équilibre après avoir licencié environ 25 % des effectifs.
Pour la première fois, le président du conseil d’administration, Jean-Luc Biamonti, a évoqué l’hypothèse d’une vente de BEG ?
Je ne pense pas que cela soit d’actualité aujourd’hui. Car à ce jour BEG perd de l’argent. Du coup, cette entreprise est difficilement vendable compte tenu de sa forte position en France où elle est n° 1 avec 38 % de parts de marchés. Mais le problème, c’est que le marché français est trop taxé. Résultat, impossible de parvenir à gagner de l’argent. Voilà pourquoi une fusion avec un acteur de plus petite taille serait un scénario plus crédible.
Les investissements dans les jeux en ligne sont finis ?
En principe oui. Mais il faut quand même préciser que que les actionnaires de BEG, c’est-à-dire la SBM et LOV Group, la holding de Stéphane Courbit, sont garants de 75 millions d’euros d’emprunts contractés par BEG.
Les départs à la retraite anticipés vont alléger la masse salariale ?
D’ici la fin de l’année, on parle de 70 à 80 départs, c’est-à-dire moins de 2 % des effectifs. Ce qui n’est évidemment pas suffisant pour permettre un retour à l’équilibre des activités traditionnelles.
Remplacer l’ancien directeur général Bernard Lambert par un administrateur délégué et deux directeurs adjoints, Isabelle Simon et Yves de Toytot, c’est pas très économique en salaires ?
De l’extérieur, on a du mal à comprendre qui fait quoi dans cette entreprise. Mais il semblerait que la question des salaires soit un faux problème, puisque la masse salariale des dirigeants n’aurait pas forcément augmentée suite au départ de Bernard Lambert.
L’administrateur délégué Jean-Louis Masurel part fin 2012 : qui doit le remplacer ?
Difficile à dire. Mais on peut se demander s’il est nécessaire de remplacer Jean-Louis Masurel dont les fonctions me semblent assez floues. Une direction bicéphale avec le directeur général adjoint aux finances Yves de Toytot et Isabelle Simon au poste de directeur général adjoint est peut être suffisante.
Les solutions pour renouer avec la rentabilité ?
Si on compare les charges de personnel à d’autres entreprises du secteur, elles apparaissent sans aucun doute comme une variable d’ajustement possible. Par ailleurs, les investissements prévus pourraient générer de nouveaux revenus, même si leur ampleur et la question de leur financement sont source d’inquiétude.
Pour rester compétitif, il faut continuer à investir ?
La SBM a lancé beaucoup de projets assez coûteux : 3 villas près du Sporting d’été prévues pour 2014, un nouveau Sporting d’hiver avec des travaux étalés de 2014 à 2018 pour un coût de 300 à 350 millions d’euros, la création d’une cour intérieure à l’hôtel de Paris pour plus de 150 millions… Or, tout ca semble vouloir être financé par endettement. Ce qui ferait peser un risque important sur le bilan de la SBM.
Comment faire alors ?
Pourquoi ne pas vendre quelques actifs ? Ca peut être une bonne solution pour financer ces projets.
Un exemple ?
On pourrait par exemple vendre le Balmoral dans lequel 70 millions d’euros ont été investis en tout. Ce qui permettrait de dégager une plus value de 30 ou 50 millions et montrerait que la SBM est capable de créer de la valeur dans la gestion de son patrimoine immobilier.
La hausse de la redevance payée à l’Etat pose aussi problème ?
Tout cela avait été fixé en 2003, donc il n’y a pas de réelle surprise. Cette année, cette redevance passe de 13 à 15 %, ce qui représente une dépense supplémentaire de 4 millions d’euros. Et dans 7 à 8 ans cette redevance sera à 17 %. Pourtant, malgré ces hausses, son montant reste très inférieur à ce qui se pratique en France. Au fond, le problème c’est plutôt que cela intervient dans un contexte économique qui s’est détérioré.
Gérer une dimension sociale alors que la SBM est cotée en bourse, c’est trop contradictoire ?
Disons que c’est très, très compliqué. Et au final, ce sont les actionnaires minoritaires qui en pâtissent.
Comment trouver une solution à cette contrainte ?
Dans la situation actuelle, la principauté devrait sans doute envisager un retrait de la cote de la SBM en bourse.
Les Qataris pourraient se retirer complètement du capital de la SBM ?
Aujourd’hui, ils détiennent 6,39 % du capital de la SBM, mais je n’ai aucune information à ce sujet.
KBL Richelieu pourrait sortir du capital de la SBM ?
Nous sommes bien entendu libre de le faire, mais pas à n’importe quel prix. En participant à l’assemblée générale et en nous opposant notamment au vote donnant quitus aux administrateurs, nous montrons notre volonté de faire valoir nos droits d’actionnaires.
_Propos recueillis par Raphaël Brun
« La SBM n’est pas gérée »
Le patron de Getad, Edmond Lecourt, consul du Luxembourg à Monaco, représente les intérêts de sa famille aux assemblées générales de la SBM. Il explique à L’Obs’ pourquoi les mauvais résultats de la SBM ne l’ont pas surpris.
Votre réaction suite à l’AG de septembre ?
Je n’ai pas été surpris par ces mauvais résultats. Au fond, ce qui aurait été surprenant, c’est si de meilleurs résultats avaient été annoncés. Donc depuis 3 ans, on n’a pas de dividendes. On touche seulement un dividende statutaire, c’est-à-dire 1 centime par action. Mais les dividendes n’ont jamais été extraordinaires. Au mieux, le titre SBM a rapporté 1 ou 1,2 %. Bref, ça a toujours été minable.
Vraiment toujours ?
Ca fait très longtemps que nous sommes actionnaires. Environ 35 ans. Or, il y a quelques années, on avait presque 300 000 titres de la SBM, donc beaucoup plus qu’aujourd’hui. Pourtant, on encaissait moins de dividendes que les administrateurs en jetons de présence.
Ce qui coince ?
On dispose d’assez peu d’éléments pour juger. Mais il y a d’abord l’investissement de 210 millions d’euros dans les jeux en ligne, avec BetClic Everest Group (BEG). Ce qui représente un vrai risque. Une partie aurait été amortie. Mais on n’arrive pas exactement à savoir combien.
Mais impossible pour la SBM d’être absent du marché des jeux en ligne ?
Difficile à dire. Mais vu la taille de la SBM, investir 210 millions sur une activité qui n’est pas domiciliée à Monaco avec une entreprise qui appartient à l’Etat, c’est déraisonnable. Avec moins de 400 millions d’euros de chiffre d’affaires, la SBM est une grosse PME. Ce n’est pas Total ! Or, on a mis toute les liquidités de l’entreprise dans BEG. Le risque est énorme.
C’est vraiment très risqué ?
On a pris beaucoup trop de risques. Bien sûr, on me dit que la législation va changer en France et que le secteur des jeux en ligne va devenir rentable. Sauf que, pour le moment, on ne gagne pas d’argent. Du coup, on vit avec le risque de devoir recapitaliser BEG. Et donc faire appel aux actionnaires pour remettre de l’argent. Mais ce n’est pas ça qui m’étonne le plus.
Ce qui vous étonne le plus alors ?
C’est d’avoir l’impression que les gens font une découverte. Or, la situation de la SBM n’est pas cachée ! Il suffit de lire les bilans qui sont disponibles sur internet. La SBM est une entreprise en grande difficulté. Si cette entreprise se trouvait en France, un mandataire aurait déjà été nommé et on aurait les banques sur le dos. Alors qu’aujourd’hui la SBM lance de nouveaux investissements, même si ses bilans sont catastrophiques.
Mais la SBM possède beaucoup d’actifs immobiliers ?
Ca n’empêche pas que cette entreprise présente un bilan totalement déséquilibré. Pour financer certaines opérations, on présente les choses en parlant de garantie sur de l’immobilier. Moi, j’appelle ça des hypothèques ! Et puis, il y a du laisser aller.
Sur quoi ?
L’administrateur délégué, Jean-Louis Masurel, nous a indiqué qu’il vendait du vin à la SBM pour 25 000 euros via les Vins de Fontfroide dont il est le propriétaire. De plus, il est aussi administrateur de la banque Safra qui est un gros locataire de la SBM. Je ne mets pas en doute son honnêteté. Mais pourquoi faire ce genre de choses qui ouvre ensuite sur d’autres discussions ? Même chose pour l’administrateur Michel Dotta qui entretient des rapports commerciaux entre son agence immobilière et la SBM. Même si Michel Dotta est aussi un honnête homme, ça ne se fait pas. Et pourtant, tout ça va continuer tranquillement. Pourquoi poursuivre ceci pour des sommes modestes, comme ces 25 000 euros de vin ?
Les pertes de 33,2 millions sur 2011-2012 vous ont été expliquées comment ?
Déjà, ce n’est pas 33,2 millions d’euros de pertes, mais 83,2 millions. Car si on enlève les plus values réalisées grâce aux ventes de participations dans Wynn Resorts, estimées à 45-50 millions, c’est bien près de 80 millions de pertes qu’on obtient. Bref, ça va mal… Et il n’y a aucun discours alarmiste. On nous explique seulement que « l’été s’est bien passé… »
Vous seriez sortis du capital de la SBM en juillet 2008, lorsque les Qataris ont déposé un projet d’OPA portant sur 30 % du capital ?
Oui. A 72,50 euros par action, on aurait bien fait. Car aujourd’hui, on est à 30 euros ! 42 euros de moins, ça fait beaucoup d’argent…
La masse salariale plombe les comptes ?
Il existe un problème avec les salaires. Mais là encore, ce n’est pas quelque chose de nouveau. Ça a toujours été la même chose. Ce qui n’empêche pas une réflexion sur ce sujet. Mais ce n’est pas de là que viennent les difficultés. Parce qu’en contrepartie, on est aidé par l’Etat qui ne prélève une taxe sur les jeux que de 15 % cette année. Or, si on était en France, ça serait plus de 50 % ! Et puis, on a aussi des charges moins lourdes.
Les départs à la retraite anticipés vont alléger la masse salariale ?
Oui mais 70 ou 80 départs ça ne sera pas suffisant. Surtout que ce n’est pas sûr que cet objectif soit atteint d’ici la fin de l’année. Or, pendant ce temps, on a perdu 150 millions d’euros de chiffre d’affaires sur les jeux. Soit 70 à 80 millions d’euros de résultat net en moins dans les comptes. Ce qui est énorme !
Qui doit assumer cette situation alors ?
L’Etat est actionnaire à 70 % de la SBM. Donc c’est à lui d’assumer en payant. Il n’y a pas d’autre solution.
Rien de nouveau dans cette situation alors ?
La seule nouveauté, c’est que tous les ans, c’est un peu plus mauvais. Du coup, la situation devient de plus en plus catastrophique. A un moment donné, la SBM se retrouvera dans la situation de n’importe quelle autre entreprise. Avec un bilan déséquilibré et un passif.
Pourtant la SBM continue à investir à hauteur de 600 millions ?
Pourquoi pas ? Sauf qu’on ne sait pas combien ces investissements vont rapporter. Or, aujourd’hui on n’a aucun document qui nous explique cela. Après, je n’ai rien contre ce projet qui me semble pas mal. Mais je me demande si ce dossier a bien été étudié ?
Gérer une dimension sociale alors que la SBM est cotée en bourse c’est ingérable ?
Ce n’est pas que la SBM est une entreprise ingérable. C’est surtout qu’elle n’est pas gérée.
_Propos recueillis par Raphaël Brun

« L’intérêt des actionnaires est lié à celui des salariés »
L’administrateur délégué de la Société des bains de mer, Jean-Louis Masurel, a accepté pour L’Obs’ de répondre aux syndicats et aux actionnaires.
Votre réaction suite au communiqué du syndicat des jeux européens ?
Je ne souhaite pas répondre publiquement à un communiqué auquel j’ai répondu par une lettre au syndicat des jeux européens. La direction recherche l’apaisement, c’est notre rôle.
Vous avez pu parler avec ce syndicat ?
Oui. On a pu en discuter tranquillement avec leurs représentants cette semaine.
Le contenu musclé de leur communiqué vous a surpris ?
Nous ne commentons pas en public les affaires privées de l’entreprise. Un syndicat a décidé de répandre publiquement ses vues de manière un peu étonnante. Moi, je ne réponds pas publiquement.
Du coup, le climat social se détériore ?
Je remarque que d’autres syndicats n’ont pas souhaité s’associer à la démarche de ce syndicat. Et beaucoup de cadres de la SBM se sont élevés contre la méthode et contre les propos tenus par ce syndicat.
Mais ce syndicat évoque des cas de suicide ?
A propos des suicides, je trouve que l’utilisation d’un événement familial extrêmement douloureux à des fins politiques, ou pour des intérêts particuliers d’un groupe de salariés, est très choquante.
Et pour les autres accusations ?
A propos des accusations portées par ce syndicat, si des comportements sont contraires à notre déontologie, ils seront sanctionnés. Sachant que comme le demande le droit du travail, les sanctions prises ne seront pas communiquées à l’extérieur de l’entreprise.
La communication passe vraiment avec les syndicats ?
Le dialogue avec les syndicats est permanent. Même si, selon les périodes de l’année et les sujets, ce dialogue peut être plus ou moins constructif.
En plus, les actionnaires sont inquiets ?
Je comprends l’inquiétude des actionnaires. Voilà pourquoi nous avons engagé en février dernier, un programme de relance, portant sur 3 ans, qui devrait nous permettre de retrouver l’équilibre.
Comment concilier la vocation sociale de la SBM et les attentes des actionnaires ?
Le pacte social fait partie intégrante de la création de la SBM en 1863. Ce pacte doit être maintenu. Mais il doit être redéfini pour s’assurer du retour de la rentabilité. Car la rentabilité est la garantie même que ce pacte social pourra continuer. Donc c’est l’intérêt de tous que la SBM redevienne rentable.
Aujourd’hui, ce pacte social est en danger ?
Si on continue à supporter des pertes aussi importantes qu’actuellement, le pacte social pourrait être remis en question. Mais ce n’est pas notre volonté.
Quelle logique vous suivez ?
Le pacte social, la rentabilité financière et les investissements pour le futur sont toujours pensés ensemble.
Votre stratégie pour satisfaire à la fois les salariés et les actionnaires ?
L’expertise et le talent se forment sur des années. C’est aussi vrai à la SBM. Du coup, l’intérêt des actionnaires est lié à celui des salariés. L’équilibre entre les intérêts des actionnaires et des salariés est dépendant de où l’on place le curseur du pacte social. Dans la période actuelle, ce curseur a été placé trop d’un côté. Donc il serait bon de remettre ce curseur à un endroit qui permet de protéger l’avenir. C’est un équilibre qu’il faut trouver.
Une rumeur évoque un retrait des actionnaires qataris ?
Le retrait de nos actionnaires qataris relève de la rumeur. Nous n’avons aucune information dans ce sens. Mais s’ils se retiraient, on en serait très vite avertis par les notifications obligatoires de franchissement de seuil.
Pourquoi investir autant d’argent alors que la SBM souffre ?
L’investissement sur le Sporting d’Hiver est l’une des meilleures pistes pour assurer à la SBM une rentabilité inscrite dans la durée. Car pour la première fois à Monaco, les plus grands noms du monde du luxe seront réunis dans un même lieu. Ce qui créera en plus des emplois, de la TVA pour l’Etat et des bénéfices pour la SBM.
Et les 250 millions pour l’hôtel de Paris ?
Pour l’hôtel de Paris, il faut lancer des travaux pour nous mettre en conformité avec les nouveaux standards pour les palaces. Car l’objectif là aussi est d’être leader. Et nous créerons de nouvelles boutiques pour la bijouterie et la joaillerie qui apporteront des revenus réguliers à la SBM. Ces deux investissements sont donc tout à fait justifiés.
_Propos recueillis par Raphaël Brun
