La journaliste indépendante, Siam Spencer, a publié La Laverie (1). Un livre choc, fruit d’une année passée au cœur des Moulins, quartier populaire de Nice, où se situe le point de deal le plus lucratif des Alpes-Maritimes.
Lorsque Siam Spencer, 26 ans, pose ses valises à Nice en 2023, c’est avant tout pour saisir une opportunité professionnelle. Journaliste indépendante, sans moyens ni dossier solide pour décrocher un appartement en centre-ville, elle trouve un logement en colocation aux Moulins, l’une des cités les plus sensibles de la ville. Elle n’imagine pas alors que ce décor deviendrait le théâtre de son premier livre. Son appartement a une particularité : il est situé proche d’un point de deal surnommé « La Laverie ». Rapidement, le quotidien s’impose à elle : odeurs de cannabis, bruits de tirs, sans oublier bien sûr, les cris des guetteurs qui résonnent sous ses fenêtres pour prévenir de l’arrivée de la police : « Le « ça passe » est un système d’alerte vieux comme le monde. Ici, ce cri d’alerte veut dire : « Cachez-vous et cachez la drogue ». Les « ça passe », c’est tous les jours de la semaine, de 10 h à 22 h, parfois plus tôt, parfois plus tard. Pas de repos pour qui scrute les rues du quartier », raconte-t-elle.
Communauté tchétchène et tunisienne
De simple locataire, elle devient alors enquêtrice, et décrit dans son livre les dessous de ce point de deal qui selon les forces de l’ordre et le préfet des Alpes-Maritimes, générerait à lui seul « entre 15 000 et 20 000 euros par jour, soit entre 450 000 et 600 000 euros par mois, rappelle la journaliste. De quoi attirer l’attention de clans de narcotrafiquants locaux, qui se battent régulièrement à coups de Kalachnikov pour prendre le contrôle du point de vente. »Si à Marseille, des clans comme Yoda ou la DZ Mafia contrôlent des territoires bien définis, à Nice, dans le quartier des Moulins, la situation est manifestement plus mouvante : les têtes des points de deal changent fréquemment. « L’un des derniers clans à avoir tenu La Laverie était dirigé par un homme appartenant à la communauté tchétchène. Celui-ci menait la danse depuis l’Italie, où il a été interpellé en novembre 2023, après un an d’enquête de la police judiciaire », rappelle Siam Spencer tout en précisant qu’un réseau tunisien est également très actif sur ce point de deal. Dans son livre, la journaliste révèle également les rémunérations que touchent les acteurs de ce trafic qui varient selon le rôle, l’expérience et les risques encourus. Un guetteur gagnerait ainsi environ 80 € par jour, un charbonneur (2) autour de 150 €, un ravitailleur 200 €, et un approvisionneur-gérant jusqu’à 400 €. Quant au recrutement il se fait localement, mais aussi de plus en plus via les réseaux sociaux, où circulent de vraies annonces. Parmi les guetteurs, nombreux sont d’ailleurs des mineurs non accompagnés (MNA), recrutés dans des situations de grande fragilité et qui ne mesurent pas les risques encourus. Au-delà d’un portrait de la délinquance, Siam Spencer raconte également la violence sociale – logements délabrés, absence d’eau chaude, ascenseurs en panne, nuisibles dans les logements – dont souffrent quotidiennement les habitants de ce quartier.
1) Trafics, violences et une vie quotidienne : un an d’immersion au cœur des cités (Robert Laffont).
2) Celui qui est chargé de vendre les produits stupéfiants.

