CULTURE / Alors que la 38ème édition du festival international du cirque de Monte-Carlo se déroulera du 16 au 24 janvier, ce secteur connait une véritable mutation. L’Obs’ a enquêté.
« L’image d’Epinal du cirque « de notre enfance » résiste mal à l’analyse économique : le chapiteau n’est plus l’espace de jeu privilégié, l’itinérance n’est pas le mode de diffusion le plus courant, la pluridisciplinarité n’est plus la règle, tandis que la longévité dynastique devient une exception… » Le constat dressé par l’ex-directrice adjointe du centre national des arts du cirque (CNAC) Gwénola David remonte à 2006. Mais son étude (1) et ses conclusions restent d’actualité.
1974
C’est en 1768 que remonte la création du cirque moderne. A Londres, Philip Astley, un militaire démobilisé, organise un spectacle qui réunit des acrobates et des voltigeurs à cheval. En 1782, l’Anglais Charles Hugues est le premier à apposer le nom de « circus » sur ce genre de spectacle et lance le Royal Circus. Ensuite, tout s’accélère. Le cirque moderne arrive aux Etats-Unis en 1793, au Québec en 1797 et en France en 1806. Quant au chapiteau, il faut attendre 1825 pour que Josuah Purdy Brown en ait l’idée.
A Monaco, c’est le prince Rainier qui lance le festival international du cirque de Monte-Carlo en 1974. A l’époque, l’objectif est clair. Construire un cirque autour de trois piliers : l’acrobatie, la comédie et les animaux. « Depuis, la princesse Stéphanie a repris le flambeau, toujours dans le même esprit », explique Urs Pilz, président de la Fédération mondiale du cirque et de l’European Circus Association, et aussi directeur artistique du Festival international du cirque de Monte-Carlo.

Rupture
Selon l’association HorsLesMurs, il y aurait en France 553 compagnies de cirque et environ un millier de spectacles proposés chaque année dans 12 pôles nationaux des arts du cirque (PNAC). Le plus proche est le pôle national des arts du cirque — Méditerranée PACA, à Marseille. Depuis les années 1990, c’est l’effervescence. Avec notamment une multiplication des festivals dédiés au cirque : il en existe 161 actuellement en France et 130 lieux de diffusion des arts du cirque et de la rue.
Pourtant, à la fin des années 1970, le cirque traditionnel va mal. C’est de la rupture avec ce cirque que naît le nouveau cirque. « On n’est plus dans une construction séquentielle de numéros où on cherche à éblouir le public. Désormais, le nouveau cirque utilise le langage du cirque comme vecteur d’une histoire et d’une dramaturgie qui va se construire tout au long du spectacle, explique Gwénola David. Mais attention : rien n’a été totalement inventé. Car le théâtre existait dans le cirque bien avant les années 1980. Mais on a commencé à penser le spectacle de cirque comme une œuvre globale, comme une pièce de théâtre ou de danse, porteur d’émotion ou de rêve. »
« Augmentation »
Des compagnies se lancent sur ce nouveau créneau. Cirque Baroque, Archaos, le Cirque Plume ou Zingaro… Difficile de toutes les citer, bien sûr. Résultat, les années 1980 et 1990 sont une période de développement intense. Le nombre de compagnies augmente, tout comme le nombre de festivals. Des lieux de résidence et/ou de diffusion sont créés. Des organisations professionnelles sont lancées : le Syndicat des nouvelles formes des arts du cirque devenu le Syndicat du cirque de création et la Fédération des arts de la rue. « 450 artistes et compagnies d’arts du cirque sont répertoriés, en janvier 2010, dans la base de données de HorsLesMurs. Ce chiffre a quasiment quintuplé en 20 ans (93 en 1990, 219 en 2000). L’augmentation a été constante, puisque le nombre a plus que doublé à chaque nouvelle décennie. Cependant, au cours de la décennie 2000-2010, l’augmentation a ralenti à partir de 2005 », analyse HorsLesMurs. La création de nouvelles compagnies a donc sérieusement chuté.
Ecoles
En parallèle, la transmission des arts du cirque change aussi. « Avant la transmission était familiale : les parents apprenaient à leurs enfants les arts du cirque. On apprenait sur le tas. C’était les enfants de la balle, avec une construction pyramidale », raconte Gwénola David. Dans les années 1980, des gens qui venaient notamment du théâtre de rue se sont mis à faire du cirque. La conséquence est simple : plus besoin de venir d’une famille de cirque pour faire du cirque. Dans la foulée des écoles de cirque sont lancées. « Cela a aussi contribué au renouvellement des esthétiques qui ont changé et se sont enrichies », estime l’ex-directrice adjointe du CNAC. « Le CNAC a été lancé en 1985. L’école de Chalons-en-Champagne a permis à des jeunes qui ne venaient pas du cirque d’atteindre un très haut niveau. De plus, elle a inventé un nouveau mode de transmission scindé en deux. La transmission du geste technique est assurée par des professeurs de sport de haut niveau. Et l’esthétique par des artistes. Le geste technique ne se confond donc plus avec l’esthétique du numéro. Alors qu’avant la transmission se faisait par mimétisme » ajoute Gwénola David.
« Itinérants »
Une certitude, aujourd’hui le nouveau cirque pèse beaucoup plus lourd que le cirque traditionnel. Il faut dire que le cirque traditionnel est confronté à pas mal de difficultés. En autonomie totale, il doit assumer son chapiteau et l’itinérance, d’un lieu à un autre. Or, il est de plus en plus difficile pour les chapiteaux d’être installés en ville. « Pour les cirques itinérants, la vie est devenue plus difficile. Pas seulement en ce qui concerne les revenus, mais aussi à cause de la législation. Car il faut des permis et des autorisations multiples avant d’être autorisé à se produire dans une ville », juge Urs Pilz, président de la Fédération mondiale du cirque et de l’European Circus Association et directeur artistique du Festival international du cirque de Monte-Carlo.
« Formatage »
Depuis 2005, l’évolution du nombre de compagnies et de spectacles créés a ralenti selon l’association HorsLesMurs. En cause, de « faibles moyens de production, un manque d’emplois permanents entrainant une polyvalence des tâches subies, dépendance à la vente qui engendre pour partie un formatage des créations. Ce tableau assez morose ne doit pas occulter que la France reste, en Europe, un territoire de vitalité artistique et culturelle majeure dans les arts de la rue et du cirque », explique cette association dans une étude de juillet 2010.
Subventions
Initiées dans les années 1990, les subventions de l’Etat français se sont stabilisées début 2000. En 2008, 12,4 millions d’euros ont été versés aux arts du cirque par le ministère de la culture et de la communication. Soit à peine 2 % de ce qu’il alloue au spectacle vivant. Sur ces 12,4 millions, la moitié part à la formation, notamment au CNAC. Il reste ensuite 27 % pour les compagnies et 23 % pour les structures de production et de diffusion qui les soutiennent. Alors qu’en 2008, la Région PACA a remis 160 000 euros à 6 compagnies. En tout cas, la logique des aides est très « différente d’un pays à un autre. En Allemagne ou en Suisse, il n’existe aucune subvention. D’ailleurs, à Monaco notre festival ne touche aucune subvention. On paie un loyer à l’Etat pour le site que l’on occupe, même si on a acheté le chapiteau », souligne Urs Pilz. « En France, les deux types de cirque peuvent toucher des subventions. L’objectif c’est de pallier ce que le marché ne peut pas financer. Notamment pendant les périodes de création où les cirques n’ont pas de rentrées d’argent puisqu’ils ne font souvent pas de représentations », indique David. Or, pour créer un spectacle de cirque contemporain c’est au moins entre 3 et 6 mois de travail. Voire plus. Alors que le cirque classique peut faire évoluer seulement une partie de ses numéros. Ce qui lui permet de poursuivre ses représentations pendant la phase de création.
161 330 euros
Mais les professionnels interrogés par L’Obs’ sont formels : l’économie du cirque reste fragile. Pourtant, à Monaco, chaque année, le cirque fait le plein avec environ 45 000 spectateurs. En France, 14 millions de personnes se déplacent tous les ans pour voir du cirque traditionnel. Reste que, le plus souvent, le secteur des arts du cirque est organisé en compagnie sous la forme d’une association loi 1901. Du côté des budgets, ça reste modeste. Selon HorsLesMurs, « 61 % des équipes répertoriées déclarent un budget annuel moyen inférieur à 100 000 euros » (voir tableau). Seulement 11 % affichent un budget annuel supérieur à 300 000 euros. Parmi ceux qui ont accepté de répondre, seulement 3 compagnies avouent un budget annuel au-delà de 900 000 euros. Mais le budget moyen est de 161 330 euros.

« Numéro »
Entre cirque traditionnel et cirque contemporain, la logique économique n’est pas la même. Pour le cirque traditionnel ou pour le festival du cirque de Monte-Carlo, on fait appel à des artistes qui viennent présenter individuellement leur numéro. Environ un an avant, Urs Pilz construit sa programmation. Comment ? « Pour avoir des artistes de renommée internationale, il faut aller les chercher sur le marché international des numéros. Là, des artistes exécutent de manière parfaite leur numéro. Un numéro qu’ils peuvent faire pendant 20 ans », explique Gwenola David.
Alors que dans le cirque contemporain, les artistes doivent être très polyvalents. De plus, l’investissement physique n’est pas le même. Les artistes sont présents pendant 1h30 sur le plateau, contre quelques minutes dans le cirque traditionnel. « Quand Pinder va proposer quatre représentations dans la journée, c’est absolument impossible pour le cirque contemporain », estime l’ex-directrice adjointe du CNAC.
Intermittents
En tout cas, impossible de savoir avec précision combien d’emplois le cirque représente en France. Car les salariés du cirque ne sont jamais clairement isolés dans les statistiques. Ils sont répertoriés de manière très différente : artistes de music-hall, de théâtre… De plus, la majorité des artistes sont des intermittents du spectacle. A l’inverse, dans le cirque traditionnel, ils sont généralement salariés au moins pour une saison.
Du coup, à chaque renouvellement de spectacle, les compagnies jouent gros. « Ils n’ont pas trop le droit de se planter. Si un spectacle ne marche pas du tout, il sera difficile de s’en sortir financièrement », souligne Gwénola David.
Sauvages
Au-delà des questions économiques, il y a aussi la problématique liée à l’utilisation des animaux. Faut-il continuer à utiliser des animaux sauvages au cirque ? Quelques pays en Europe travaillent sur une interdiction de ces bêtes sous les chapiteaux. Notamment la Belgique, l’Autriche, la Grande-Bretagne, les Pays-Bas ou la Catalogne en Espagne. Des interdictions partielles sont déjà en place en Suède, au Danemark, en Hongrie et en Allemagne. Parmi les animaux visés, les tigres, les lions et les éléphants. A l’origine de cette décision en Belgique, le manque d’espace, l’absence de baignade ou des problèmes liés à la température. Une décision qui ne concerne pas une série d’animaux qui restent autorisés (2). Pas d’interdiction en revanche à Monaco ou en France où depuis mars 2011 un arrêté encadre l’utilisation des bêtes dans les cirques. Un arrêté qui indique que « les animaux doivent être entretenus et entraînés dans des conditions qui visent à satisfaire leurs besoins biologiques et comportementaux, à garantir leur sécurité, leur bien-être et leur santé. » Selon l’association Code Animal, en France environ 130 cirques transporteraient des animaux sauvages.
« Rhinocéros »
Toujours en France, 11 mairies ont carrément décidé de ne pas accueillir de cirques avec des bêtes sauvages. Notamment Illkirch (Bas-Rhin), en 2006, ou Montreuil (Seine-Saint-Denis) en 2009. Sur ce sujet, Urs Pilz est clair (voir son interview par ailleurs) : « Un cirque sans animaux, ce n’est pas un cirque. » En revanche, contrairement au cirque traditionnel, le cirque contemporain utilise très rarement des animaux. « Dans les années 1970 et 1980, le cirque contemporain, a évacué les animaux de la piste, à part le cheval. C’est une raison idéologique qui explique cela, notamment le refus du dressage », décrypte Gwénola David. « En principe, les animaux sont protégés par la convention de Washington. On n’utilise pas d’animaux, mais je n’ai pas d’avis tranché. Bien sûr, je suis contre la maltraitance animale », commente le patron du Cirque Plume, Bernard Kudlak. Avant d’ajouter : « Au début du 20ème siècle, lorsqu’on montrait des animaux aux spectateurs, c’était comme lorsqu’on a offert un rhinocéros à Louis XIV (1638-1715). C’était extraordinaire. On allait chercher des choses jamais vues. Aujourd’hui cette dimension a disparue. C’est là-dessus qu’il faut s’interroger. »
« Enjeu »
Et puis il y aussi la fabrication des spectacles qui est pointée du doigt depuis quelques temps déjà. En effet, beaucoup estiment qu’il y a moins d’innovation et aussi moins de prise de risque. « Le cirque contemporain est à un moment charnière. Il y a des signes d’essoufflement. Avec un certain formatage et des esthétiques qui se répètent. Heureusement, quelques équipent continuent d’inventer. Mais il y a le risque que ce cirque ne retombe dans un schéma classique ou s’enferme dans sa propre routine. C’est donc un véritable enjeu pour demain », juge Gwénola David. La baisse de prise de risques est aussi liée à la crise et à un impératif économique. « Pour s’assurer d’une bonne diffusion, les spectacles doivent être tout public, donc très consensuels. Du coup, il y a moins d’audace dans les programmations de cirque » reprend David.
« Conservatisme »
Avec 14 millions de spectateurs par an, les 130 cirques traditionnels ont encore de l’avenir. Quant aux 300 cirques contemporains, ils attirent environ 1 million de curieux. Si les chiffres de fréquentation sont bons, le cirque dans sa globalité reste dans une situation fragile. De plus, le nouveau cirque doit aussi se remettre en question, estime Gwénola David : « Je trouve dommage que le cirque contemporain se referme un peu sur lui-même. Parce que ce qui a fait la formidable aventure de ce cirque, c’est son ouverture aux autres arts. Or, c’est le repliement sur lui-même du cirque traditionnel qui a conduit à la crise des années 1970 : autarcie économique, repliement esthétique… Tout ça a conduit à la création du nouveau cirque, appelé cirque contemporain dans les années 1990. Aujourd’hui, même si des compagnies continuent d’avancer de manière intéressante, ce conservatisme m’inquiète un peu. »
_Raphaël Brun
(1) Les Arts du Cirque. Logiques et Enjeux Economiques de Gwénola David, sous la direction de Jean-Michel Guy et Dominique Sagot-Duvauroux (La Documentation Française), 207 pages, 25 euros.
(2) Bovins, furets, lapins, chiens, chats, pigeons, oies, gallinacés, ânes, poneys, buffles, porcs, lamas, perroquets, perruches, canards, chevaux, dromadaires, chameaux, moutons et chèvres.
« Etre prudent avec les changements »
TRADITIONNEL/Urs Pilz, président de la Fédération mondiale du cirque et de l’European Circus Association, est aussi directeur artistique du Festival international du cirque de Monte-Carlo. Pas hostile au cirque contemporain, il milite pour le maintien des animaux dans les spectacles.

Le cirque est aussi victime de la crise ?
Je crois que le cirque est un peu à l’abri. Même si bien sûr, c’est une période un peu difficile. En tout cas, le festival international du cirque de Monte-Carlo est un peu en dehors de cette tendance. Après 38 éditions, on est devenu une institution. De plus, ce festival n’a lieu qu’une fois par an, avec le soutien de la famille princière. Bref, ces atouts nous distinguent beaucoup des cirques itinérants.
Quel est l’esprit de ce festival ?
Lorsque le prince Rainier a créé ce festival en 1974, il voulait que son cirque soit basé autour de trois piliers : l’acrobatie, la comédie et les animaux. Depuis, la princesse Stéphanie a repris le flambeau, toujours dans le même esprit.
Comment vous sélectionnez les numéros et les artistes ?
Je voyage beaucoup. Du coup, je vois des cirques très différents, que ce soit en Chine, aux Etats-Unis, en Russie… Je vais aussi dans des festivals de cirque. Ce qui me permet de rester en contact avec le marché. On est aussi en contact avec des écoles de cirque qui produisent de nouveaux numéros. Ce qui nous permet d’avoir un mélange entre des numéros traditionnels et des numéros qui font parfois appel au cirque moderne. Enfin, avec la princesse Stéphanie, on discute et on décide en commun de ce qu’on fera.
La méthode n’a pas changé depuis 1974 ?
Avant, on pouvait décider du choix des numéros quelques mois seulement avant le début du festival. Désormais, tout doit être bouclé très à l’avance. D’ailleurs, on est en train de faire notre programmation pour 2015. Car les bons artistes ont des contrats et sont engagés très en amont.
Vous faites aussi de la formation ?
Non. A Monaco, il n’y a pas d’école de cirque. Mais c’est un rêve que l’on a. L’idée est là. Mais avec notre festival New Generation tourné vers les jeunes artistes, on a quand même fait un pas. Pauline, la fille ainée de la princesse Stéphanie, fait partie du comité d’organisation de ce festival New Generation, un festival par les jeunes et pour les jeunes.
Comment votre festival a évolué ?
Si on veut faire du cirque traditionnel, il faut être prudent avec les changements. Or, le cirque classique, c’est la base de notre festival et c’est donc quelque chose de très traditionnel. Année après année, on incorpore des numéros de nouveau cirque.
Quel regard vous avez sur le nouveau cirque ?
C’est une nouvelle forme de cirque qui a sa place. On voit que le nouveau cirque utilise davantage les chorégraphies et les idées qui sont derrière les numéros. Mais aussi les histoires que les artistes veulent raconter au public à travers des mouvements acrobatiques par exemple.
C’est très différent de votre cirque traditionnel ?
En principe, la base de ce nouveau cirque est moins centrée sur de grandes performances acrobatiques. Alors que notre festival est une compétition. Or, dans la compétition, il n’y a pas seulement l’idée, la chorégraphie, les costumes et la musique qui comptent. Il y a aussi la performance. Mais le nouveau cirque propose des spectacles intéressants. Et parfois, si l’idée de performance est aussi présente, ça peut aussi nous intéresser. D’ailleurs, on a déjà intégré des numéros de nouveau cirque dans notre programmation.
Il y aura du nouveau cirque pour l’édition 2014 ?
Oui. Notamment un mime canadien qui combine le breakdance, la contorsion et les gestes de mime.
Le basculement du cirque traditionnel vers le nouveau cirque vous étonne ?
Non. Mais je ne suis pas très heureux de cette tendance. Parce que si ces nouveaux cirques sont considérés comme de la culture, le cirque traditionnel non. Il faut savoir que dans plusieurs pays, le cirque traditionnel dépend du ministère de l’agriculture ! Notamment en Allemagne, où il y a pourtant beaucoup de cirques… On aimerait que les arts du cirque soient reconnus comme de la culture partout en Europe. Mais ça n’est pas encore le cas.
Comment expliquer ce basculement ?
Certaines villes ont des budgets ou des subventions pour les jeunes artistes qui font du nouveau cirque. Ce qui explique que le nouveau cirque soit plus en vue. Mais ce sont souvent des compagnies de théâtre et autres qui présentent des pièces sur le thème du cirque. Ce qui leur permet de toucher des subventions. Ce qui est loin de ce que nous présentons dans notre festival à Monaco.
Voir le Cirque du Soleil licencier 400 salariés début 2013, ça vous a étonné ?
Pas vraiment. C’était devenu un peu trop. Par exemple, dans une ville comme Las Vegas, il y a 8 Cirques du Soleil dans des théâtres ou sous des chapiteaux. Pour le public, ça devient trop. Et puis, le spectacle reste un peu trop souvent identique. Dans notre festival, tout est différent à chaque édition.
Le cirque traditionnel, itinérant et multidisciplinaire, est économiquement condamné ?
Non. Mais il est vrai que pour ces cirques itinérants, la vie est devenue plus difficile. Pas seulement en ce qui concerne les revenus, mais aussi à cause de la législation. Car il faut des permis et des autorisations multiples avant d’être autorisé à se produire dans une ville. Mais les cirques qui restent travaillent bien. Car ils attirent beaucoup de familles qui viennent aussi voir les animaux.

Pourtant, en Europe, des pays sont en train d’interdire les animaux sauvages dans les cirques ?
Ma position est très claire : un cirque sans animaux, ce n’est pas un cirque. Il y a deux ans, l’European Circus Association (ECA) que je préside a réalisé une enquête dans la rue en Allemagne. En posant une question simple : pensez-vous que les animaux doivent faire partie du programme d’un cirque ? 84 % ont répondu oui.
Mais en France 11 villes refusent d’accueillir des cirques avec des animaux !
C’est à cause d’une campagne de lobbying organisée par des organisations très puissantes. Notamment Peta, une association de protection des animaux américaine installée aussi en France et en Europe, qui ne veut pas d’animaux dans les cirques. Ils luttent avec de gros moyens et un fanatisme énorme. D’ailleurs, ils n’hésitent pas à faire des démonstrations de force devant les cirques.
Certains animaux sont maltraités dans les cirques ?
Dans chaque métier il y a des moutons noirs. C’est la même chose au cirque. C’est aussi pour ça que l’ECA existe. Pour retirer les animaux à ceux qui les traitent mal. A l’image de ce qu’a fait la princesse Stéphanie pour les éléphants Baby et Népal (voir nos articles dans L’Obs’ n° 121 et 123), je connais un tas de cirques qui font leur maximum pour leurs animaux. De plus, il ne faut pas oublier que ces animaux sont nés en captivité dans des zoos ou des cirques. Ils ont donc une vie totalement différente des animaux nés dans la nature.
Les subventions sont capitales pour l’économie des cirques ?
C’est très différent d’un pays à un autre. En Allemagne ou en Suisse, il n’existe aucune subvention. D’ailleurs, notre festival ne touche aucune subvention. On paie un loyer à l’Etat pour le site que l’on occupe, même si on a acheté le chapiteau.
Quel est votre budget de fonctionnement annuel ?
On ne le publie pas. Mais on enregistre chaque année la présence de 45 000 spectateurs et plusieurs millions à la télé.
La fréquentation des cirques se porte bien ?
Les cirques, surtout pendant Noël, travaillent très bien. A Paris, les cirques affichent complet. Mais ils peinent plus pendant l’été.
Et en Europe ?
Le cirque joue un grand rôle dans les pays d’Europe de l’Est. Pendant la période communiste, dans les années 1950, chaque pays avait son cirque d’Etat. Dans chaque grande ville, ils avaient un grand cirque et une école de cirque. Les budgets étaient énormes. Puis, dans les années 1990, les subventions ont considérablement baissé. Du coup, le niveau a baissé. Car il n’y avait plus d’argent pour développer des numéros, entretenir les infrastructures… En Chine, c’est un peu pareil, même si le changement a été moins grand. Du coup, il reste encore de belles écoles de cirque.
Les pays où le cirque marche bien ?
En Scandinavie ça fonctionne bien, même pendant l’été. En Amérique du Sud, ça marche aussi. En Allemagne, les cirques qui restent vont bien, surtout pendant les week-ends et en hiver. Noël reste une période faste. En Hollande, il existe une trentaine de cirques d’hiver dans des chapiteaux ou dans des théâtres, entre le 15 décembre et début janvier. Et ils font le plein.
Les pays où le cirque souffre ?
En Italie, c’est plus difficile. Globalement, il y a moins de cirques itinérants et c’est plus délicat pendant l’été. Mais des niches se sont ouvertes.
Comment vous voyez l’avenir du cirque ?
Les enfants qui viennent au cirque veulent voir des animaux et des clowns. Il faut donc garder ça. Mais on ne peut pas limiter notre festival à ceci. Il y a aussi des numéros d’acrobatie très modernes. Il faut aussi de la comédie. Je suis sûr que des cirques comme Ringling Bros. and Barnum & Bailey Circus créé en 1919 aux Etats-Unis, poursuivront dans cette voie et continueront à avoir du succès. Il reste un avenir.
D’autres tendances ?
A la télé, les émissions de cirque sont arrivées et on ne connaissait pas ça. Ca met en valeur les artistes. C’est donc une nouvelle possibilité de travail intéressante. En revanche, si les gens restent devant leur télé et ne viennent plus au cirque, c’est un problème.
_Propos recueillis par Raphaël Brun
« On n’a pas droit à l’erreur »
NOUVEAU/Bernard Kudklak, patron et metteur en scène du Cirque Plume créé en 1984, explique que si sa compagnie rencontre un franc succès, l’équilibre reste fragile.

Qu’est-ce que le nouveau cirque ?
Au milieu des années 1980, plusieurs compagnies ont présenté des spectacles de cirque avec des codes de mise en scène et de costumes un peu différent du cirque traditionnel. Au cours du 20ème siècle, le théâtre et la danse ont fait leur mue. A la fin du 20ème siècle, le cirque a aussi pris des chemins d’expression plus variés. Ce qui n’était pas le cas avant.
La conséquence ?
Dans un premier temps, des artistes n’appartenant pas au cirque traditionnel mais ayant une connaissance et un grand amour pour le cirque ont décidé d’utiliser ce répertoire, cette malle au trésor, avec leur propre culture.
C’est parce que dans les années 1980 le cirque était devenu un peu ringard ?
C’est un point de vue que je ne partage pas. Bien sûr, le cirque traditionnel utilise une fonction qui n’a pas beaucoup changé depuis 50 ans. Le cirque s’était presque exclusivement retrouvé dans le spectacle de variété qui était nouveau dans les années 1960 et 1970. Or, dans la mesure où le cirque est un art, il me semble normal que d’autres genres que le music-hall ou le cabaret se soient intéressés à lui pour développer d’autres formes de spectacles.
C’était inéluctable ?
C’est une évolution logique. Des ouvertures se sont faites. Les arts du cirque ont toujours utilisé tous les arts du spectacle. Résultat, au début des années 1980, on a créé des spectacles de cirque qui n’étaient pas des spectacles de variété, tout en étant du cirque. C’était autre chose.
C’est quoi le cirque pour vous ?
Le cirque, c’est la nostalgie du paradis. Cette nostalgie est profondément ancrée dans l’humanité et dans toutes les cultures. C’est la nostalgie d’avant la chute. Or, au cirque la notion de chute est primordiale. Nous sommes toujours avant la chute. Le cirque réalise notre envie d’avoir été des anges. C’est pour ça que les chevaux content et que les chiens parlent. Ou le contraire. Ce désir de voler ou d’être sur les mains, et pas sur les pieds, a quelque chose de profond et de spirituel. Nos contes et nos légendes ne parlent que de ça. Du coup, que j’aille voir le cirque de Yoann Bourgeois qui est axé sur la danse contemporaine ou que j’aille voir le cirque Gruss, c’est pareil. Je retrouve toujours ces notions qui sont pour moi le cœur des arts du cirque.
Pourquoi vous faites appel à beaucoup d’artistes étrangers ?
On fait appel à des artistes canadiens, américains, brésiliens, suisses… La communauté des artistes de cirque est internationale. Après, on travaille avec les artistes capables de servir le projet qui est en cours. Je ne fais aucune différence de nationalité entre les artistes.
C’est le cas dans votre spectacle actuel ?
Dans Tempus Fugit ?, on a des artistes issus des trois grandes écoles de formation : l’école de Montréal, l’école de Bruxelles et de l’école de Châlons-en-Champagne. Après, si la culture et la base sont les mêmes, c’est vrai qu’il existe des différences de formation. Ce qui apporte de la richesse.
C’est-à-dire ?
Ce mélange, cet apport du cirque vers la danse, ou de la danse vers le cirque, c’est quelque chose de formidable. Ça ouvre beaucoup de champs.
Le Cirque Plume, c’est aussi une petite entreprise ?
Il y a 40 à 45 salariés. Avec les intermittents, on doit faire environ 120 fiches de paie différentes par an. Actuellement, on a 13 artistes sur scène.
En 2012, vous avez eu quelques difficultés économiques : sans subventions, le cirque est difficilement viable ?
Le Cirque Plume a été créé en 1984. Depuis une vingtaine d’années, on affiche une moyenne de 98 % de remplissage. Aux Nuits de Fourvière à Lyon, on a accueilli 33 000 spectateurs. Donc tout va bien, mais on fait un travail de funambule. On est très stable sur notre fil, mais on travaille à grande hauteur. Il suffit d’un coup de vent…

Un exemple ?
On a pensé à un projet qui ne s’est pas concrétisé. Résultat, on a été un peu court sur notre prévisionnel budgétaire. Immédiatement, on a eu des difficultés pour assumer nos frais de fonctionnement sur 2012. Bref, dès que la tempête se lève, on est très fragile. Comme au cirque, on n’a pas droit à l’erreur.
Quel est votre budget de fonctionnement annuel ?
Autour de 3 millions d’euros. Les subventions représentent 13 % de ce budget. Mais on n’est pas une entreprise commerciale.
Pourquoi ?
Parce qu’on a des exigences sur le rapport entre le public et la scène. On pourrait ajouter 400 places pour gagner plus d’argent. Mais on ne le fera pas. Parce que sur ces places, le public verrait mal le spectacle. Aujourd’hui, on a trouvé un bon équilibre en termes de nombre de spectateurs, tout en respectant nos exigences artistiques.
En mars 2012, la disparition de Robert Miny, cofondateur du Cirque Plume, a été un choc ?
C’est un immense deuil. On a créé notre spectacle Tempus Fugit ? un peu dans le deuil. Pour ma part, ça a été extrêmement douloureux de faire un spectacle un an après la disparition de Robert. J’ai travaillé 30 ans avec lui. Il manque un morceau de moi-même. Dans Tempus Fugit ?, il existe une partie de quelque chose de nous avec Robert.
Vous avez déjà joué à Monaco ou dans les Alpes-Maritimes ?
Non. Parce qu’on ne peut faire gagner de l’argent à personne. Notre chapiteau de 1 000 places est frontal. On peut parvenir à l’équilibre. Ce qui nécessite parfois d’être reçu par des structures subventionnées.
Pourquoi ne pas augmenter le prix des places ?
Parce qu’on veut rester raisonnable sur les prix. Pas question de vendre des places à 70 euros. En moyenne, on vend nos billets autour de 28 euros. Je regrette beaucoup car j’aimerais venir jouer à Monaco ou dans les Alpes-Maritimes.
Vous pourriez participer au festival de cirque de Monte-Carlo ?
Ça dépend pour quoi faire. De plus, impossible de jouer notre spectacle sur une piste circulaire au moins pour trois raisons. D’abord parce que nos musiciens se déplacent partout. De plus, j’ai toujours beaucoup travaillé avec les ombres. Enfin, parce qu’on fabrique des images plus faciles à faire en frontal que dans un cercle.
Vous pourriez jouer où à Monaco alors ?
Dans un théâtre. Ou dans notre chapiteau. Ça serait génial de pouvoir montrer Tempus Fugit ? en principauté. Parce que 30 ans après, on est presque devenu des classiques.
Que représente le festival de Monte-Carlo pour vous ?
Les plus beaux numéros du monde viennent dans ce festival. Je suis toujours favorable au développement du cirque. Je ne fais aucune différence entre les formes de cirques existantes.
Votre public est différent du cirque traditionnel ?
Notre chance, c’est de drainer tous les publics. On a joué à Caen en novembre dans le cadre de la programmation du théâtre de cette ville. D’ailleurs, on joue souvent dans le cadre des scènes nationales ou des théâtres. Or, à Caen, le Cirque Plume a reçu 15 000 spectateurs. Ce qui va bien au-delà du seul public du théâtre. Sur ce total, il y a peut-être 10 000 personnes qui ne vont jamais au théâtre et qui sont venus nous voir.
Les fans de cirque traditionnel vous boudent ?
Non. Les gens qui aiment le cirque viennent nous voir. Après, il y a sans doute une frange très réduite qui nous conspue parce qu’on n’a pas d’animaux. Mais c’est très rare.
Il faut interdire les animaux dans les cirques ?
En principe, les animaux sont protégés par la convention de Washington. On n’utilise pas d’animaux, mais je n’ai pas d’avis tranché. En tout cas, un lion domestiqué n’a plus grand-chose à voir avec un lion sauvage. Bien sûr, je suis contre la maltraitance animale. Or, les élevages de porc ou de poulets industriels, c’est de la maltraitance. Mais quand Alexis Gruss a des animaux, il s’agit d’animaux domestiques. On a toujours travaillé ainsi. On peut continuer.
Pourquoi il n’y a pas d’animaux au Cirque Plume ?
Au début, on a eu un cheval et puis un chien. Au début du 20ème siècle, lorsqu’on montrait des animaux aux spectateurs, c’était comme lorsqu’on a offert un rhinocéros à Louis XIV (1638-1715). C’était extraordinaire. On allait chercher des choses jamais vues. Aujourd’hui cette dimension a disparue. C’est là-dessus qu’il faut s’interroger. Bien sûr, les petits cirques qui montrent une chèvre, un lama et un cochon à des enfants de 2 à 6 ans, ça crée une expérience de rencontre intéressante.
Comment vous voyez l’avenir du cirque ?
Je suis optimiste. Quand on a commencé dans les années 1980 on disait « le cirque est mort. » Or, le cirque bénéficie d’une belle vitalité. Le nouveau cirque a dopé le cirque traditionnel. En créant des écoles, on a aussi créé des spectateurs.
_Propos recueillis par Raphaël Brun
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