vendredi 1 mai 2026
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    GHB, médicaments, alcool : l’enfer de la soumission chimique

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    C’est un phénomène méconnu et largement sous-estimé. Dans son livre La Nuit des hommes (1), le journaliste et sociologue Félix Lemaître a enquêté sur les agressions sexuelles et les viols commis par soumission chimique. Un travail qui fait tristement écho au procès des viols de Mazan.

    Une affaire glaçante et une mécanique abominable… Le combat de Gisèle Pélicot et le procès des viols de Mazan ont mis en lumière un phénomène assez peu connu jusque-là : celui des agressions sexuelles et des viols commis par soumission chimique. Si ce procès est inédit par son ampleur et la souffrance infligée à cette femme, l’acte d’administrer des substances psychoactives (à l’insu d’une victime) pour commettre des délits et des crimes, n’est pas un phénomène isolé. Invité par le Monaco press club, le journaliste et sociologue Félix Lemaître a mené une enquête très poussée sur cette question. Il s’est notamment plongé dans les archives du Nouveau détective. « Ce journal français a une base de données numérisée des faits-divers depuis les années 60. En parcourant les archives, je me suis rendu compte du nombre conséquent d’affaires qui concernent des beaux-pères, des grands-parents, des pères, des animateurs de colonies de vacances, des prêtres ou des petits amis qui droguent leurs beaux-enfants, petits-enfants, enfants ou copines pour les agresser », indique-t-il. Des affaires qui n’étaient pas le fait « de fous, de criminels désinsérés ou de marginaux » mais d’hommes “ordinaires”. Difficile en revanche d’avoir des chiffres précis sur le nombre de soumissions chimiques en France. « Le phénomène est complètement sous-estimé et sous-déclaré », affirme le journaliste. L’une des causes ? Certains produits, comme le GHB, disparaissent rapidement du sang et des urines, ce qui complique grandement les investigations. « Voilà pourquoi les autorités encouragent les victimes à déposer plainte rapidement, ce qui permet d’ouvrir des droits pour effectuer des tests. » Pour éviter cet écueil, des solutions commencent à se dessiner. L’Assemblée nationale et les médecins réfléchissent notamment à rendre plus accessible les tests capillaires. « On le sait très peu, mais en prélevant plusieurs mèches, on peut savoir ce qu’une personne a consommé des semaines, voire des mois avant. Les cheveux ont une grande mémoire de ce que l’on ingère. Je pense que cela va évoluer en France. Cela permettra de prouver plus facilement s’il y a eu une soumission chimique. »

    La Nuit des Hommes Felix Lemaitre
    « Dans la pornographie, bien que la représentation explicite du viol soit interdite, on trouve des contenus où des femmes sont montrées endormies. C’est donc une forme détournée qui reste accessible et non censurée. » © Photo L’Observateur de Monaco / Sabrina Bonarrigo

    « Les agresseurs ne recherchent pas le corps mort, mais le corps disponible »

    Que recherchent alors ces hommes qui agressent des corps inanimés ? C’est l’une des questions que s’est posée Félix Lemaître dans son enquête. Et la réponse est glaçante. « Ce n’est pas le corps mort, mais le corps disponible, qui ne résistera pas, répond-il. Ce corps soumis à leur bon vouloir est d’autant plus désirable. Il ne faudrait donc pas voir dans la soumission chimique un réseau de nécrophiles. Cette tendance est extrêmement marginale. » Dans cette enquête, on découvre également que 42 % des agressions ou des viols commis par soumission chimique ont lieu dans un cadre privé, et non dans des lieux festifs comme on pourrait le croire.  « Pendant des années, les médias se sont uniquement focalisés sur la fête, les boîtes de nuit ou les bars, et sur une substance en particulier, le GHB, surnommé la drogue du violeur. Pourtant, ces agressions arrivent souvent entre personnes qui se connaissent : dans le cercle familial, amical ou professionnel », poursuit le journaliste. Quelles sont alors les substances psychoactives les plus utilisées par ces agresseurs et comment se les procurent-ils ? Pour le GHB, la source d’approvisionnement est sans surprise le dark web. D’autant que cette substance, couplée à de l’alcool, a des effets dévastateurs sur la mémoire, « car cela empêche l’écriture des souvenirs, précise encore Félix Lemaître. Certains agresseurs utilisent d’ailleurs le GHB pour se déculpabiliser. Ils se disent qu’ils ne sont pas vraiment des salauds puisque leurs victimes ne se souviendront de rien. » Au-delà du GHB (et de la MDMA également utilisée), un rapport de l’Agence française de sécurité du médicament (ANSM) dévoile que les autres substances les plus utilisées (à 60 %) sont des antidépresseurs, des anxiolytiques, des benzodiazépines, des opioïdes ou encore des médicaments contre les allergies. Pour se procurer ces médicaments, là encore, le darkweb est en cause, puisque sur ce web clandestin on trouve « des trafics d’ordonnances médicales. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles l’État français réfléchit à mettre en place des ordonnances sécurisées avec un filigrane, comme pour les billets de banque. »

    La Nuit des Hommes Felix Lemaitre

    L’alcool, vecteur de la soumission chimique

    Au-delà des drogues et des médicaments, l’alcool est aussi une arme de soumission répandue des agresseurs. « C’est souvent ce qu’on appelle le vecteur de la soumission chimique », indique Félix Lemaître. Autrement dit, c’est souvent dans un verre d’alcool que la substance chimique est diluée. « On peut aussi faire boire quelqu’un de force, mais aussi à son insu, ou bien le tromper sur la teneur en alcool d’un produit », rajoute le sociologue. « Il faut également bien distinguer la soumission chimique et la vulnérabilité chimique. La vulnérabilité chimique, c’est profiter de l’altération de la conscience de quelqu’un pour commettre une agression. Autrement dit, la personne a elle-même consommé et l’agresseur va profiter de cette ivresse. Alors que la soumission chimique, c’est l’acte d’administrer une substance. »

    Une culture qui banalise la soumission chimique

    En filigrane de ces constats se dessine une autre interrogation centrale : qu’est-ce que tout cela dit de la masculinité ? Selon le journaliste, les hommes ont longtemps baigné dans une culture banalisant l’idée qu’on puisse profiter d’une femme se trouvant dans un état second, le tout sous couvert d’humour. « J’ai grandi avec tous les films de type American Pie »,explique le journaliste aujourd’hui âgé de 38 ans. Ces films mettaient souvent en scène des jeunes hommes prêts à tout pour perdre leur virginité ou avoir des relations sexuelles. Leur méthode ? « Faire boire un maximum d’alcool aux jeunes femmes sur les campus. » Au-delà du cinéma, le journaliste pointe du doigt un autre facteur influent : la pornographie. « Bien que la représentation explicite du viol soit interdite, on trouve des contenus où des femmes sont montrées endormies. C’est une forme détournée qui reste accessible et non censurée. » Ces images participent à la construction d’un imaginaire où les notions de consentement sont floues, voire ignorées. Le journaliste a également rappelé des anecdotes personnelles. « Lorsque je faisais mes études, j’ai le souvenir qu’un étudiant se vantait de “faire la voiture-balai”. Concrètement, il guettait les femmes les plus ivres à la sortie des bars et des discothèques pour les ramener chez lui. Pendant mon enquête, j’ai parlé de cette anecdote à une sociologue spécialisée dans la sexualité et les drogues qui m’a confirmé que cette pratique existe bel et bien. Elle est même très répandue. Notamment dans le sud-ouest durant les férias et les fêtes de Bayonne. Dans cette région, on appelle cela “faire les éboueurs”… »  Au-delà de son enquête, Félix Lemaître a également effectué des maraudes festives pour sensibiliser les femmes aux dangers de la soumission chimique. A cette occasion, il a d’ailleurs noté que ces dernières ont un rapport à la fête très différent de celui des hommes : « J’ai découvert que l’insouciance en soirée reste globalement un privilège masculin… »

    Piqûres sauvages : une absence de preuves chimiques

    Lors de l’été 2022, un phénomène troublant s’est répandu en France : les piqûres sauvages. Signalées dans les boîtes de nuit, les festivals, ou encore lors d’événements festifs, ces agressions mystérieuses ont vivement inquiété les autorités et les citoyens. Des personnes ont rapporté avoir ressenti une douleur soudaine, souvent au bras, aux fesses ou à la jambe, avant de découvrir une trace de piqûre. Pourtant, malgré l’ampleur de ces témoignages, aucune preuve de soumission chimique n’a été réellement établie à ce jour. La plupart des analyses n’ayant rien révélé. Les spécialistes en pharmacologie estiment donc qu’il s’agit davantage d’actes d’intimidation volontaire, souvent perpétrés à l’aide de seringues probablement vides. « On serait plutôt sur une volonté de faire peur, plutôt que des tentatives répétées de soumission chimique, souligne Félix Lemaître. De plus, piquer une personne à travers des vêtements et réussir à inoculer un produit est techniquement très complexe. » D’autres émettent plutôt l’hypothèse de produits injectés qui s’élimineraient très rapidement de l’organisme, comme le GHB qui disparait des urines et du sang après 12 heures.

    (1) Éditions JC Lattès.

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