Impossible, en 2024, de ne pas évoquer le Private Equity parmi les différentes classes d’actifs. Les investisseurs institutionnels en sont friands pour ses importants rendements et sa démocratisation est largement amorcée. Mais à Monaco, l’écosystème est encore immature : la Principauté n’est pas aidée par la taille de son marché et ajoute des contraintes administratives qui rebutent les investisseurs. C’est en tout cas le constat de Monaco Private Equity and Venture Association (MVCA), qui œuvre pour perfectionner l’écosystème sur le territoire. L’association estime que le pays doit faire des efforts pour devenir plus propice aux affaires et plus attractif pour les investisseurs. Explications.
Investir dans des entreprises non cotées que l’on considère prometteuses dans l’idée de récupérer une plus-value conséquente à la sortie (c’est-à-dire à la revente ou en cas d’entrée en bourse). C’est ce qu’on appelle le Private Equity (capital-investissement en français). D’après les chiffres de France Invest, la moyenne de ses performances annuelles sur la période 2007-2021 se situerait aux alentours de 12 %, ce qui en fait une classe d’actif très rentable, bien plus que l’immobilier, 6 %, et le CAC 40, 5 %. « Généralement les fonds cherchent à doubler leur capital en cinq ans, ce qui équivaut à 15 % de performance par an », affirme Olivier Dauman, vice-président de Monaco Private Equity and Venture Association (MVCA), et responsable des investissements en Private equity chez CFM Indosuez.

Gros rendements, gros risques
Évidemment qui dit gros rendements dit aussi gros risques. Dans le Venture Capital, le capital placé au départ n’est pas garanti bien qu’il consiste parfois à investir sur une idée, présentée sur un powerpoint, et sur une technologie pas encore éprouvée… Dans le Private Equity, le capital placé au départ n’est pas non plus garanti bien qu’il consiste à investir dans des compagnies privées plus matures. La valeur des participations peut considérablement diminuer si les performances de la société chutent, et même devenir nulle en cas de faillite de l’entreprise. Par ailleurs, le Private Equity n’est pas accessible à qui le veut. Le ticket d’entrée minimum est généralement de plusieurs centaines de milliers d’euros. « Il faut plutôt compter un million d’euros pour des fonds de capital-risque (entreprises en phase de développement et non rentables) et 10 millions pour des fonds de buy-out (entreprises matures) », précise Olivier Dauman.
Une classe d’actifs qui se démocratise auprès du grand public
De par les gros tickets nécessaires, et les risques importants, le Private Equity est pendant longtemps resté réservé aux investisseurs institutionnels que sont les fonds de pension, les fonds souverains ou encore les banques et les compagnies d’assurance. Mais depuis quelques années, cette classe d’actifs se démocratise et connait un essor impressionnant auprès des investisseurs particuliers. Dans ce courant, des plateformes se créent permettant d’investir des montants plus faibles. Ainsi, BPI France (banque publique d’investissement française) a créé un fonds permettant d’investir à partir de 1 000 euros dans des fonds de Private Equity. L’idée étant de diriger l’épargne des Français moyens vers les entreprises du pays ayant besoin de financements pour croître. Une politique qui laisse Olivier Dauman plutôt réticent. « L’éligibilité d’un particulier doit être un choix pris avec beaucoup de responsabilité car le Private Equity reste un investissement peu liquide. Il ne faut pas qu’une personne ayant investi ait finalement besoin de récupérer cette somme urgemment car elle n’est pas assurée de pouvoir le faire. Mêmes les investisseurs institutionnels n’ont tendance à avoir qu’une allocation (entre 0 et 40 %), sur le moyen-long terme et de manière progressive », souligne-t-il.
L’Europe à la traîne par rapport aux EU
Cette catégorie d’investissement est relativement jeune. Née aux Etats-Unis dans les années 1970-1980 où elle est aujourd’hui une industrie florissante, le Private Equity a commencé à se développer en Europe dans les années 2000. De fait, le Vieux continent est à la traîne dans le secteur. « Aujourd’hui, l’ensemble de la fortune gérée par le Private Equity au niveau mondial est de 12 000 milliards de dollars et plus de la moitié de ces capitaux se trouve aux Etats-Unis. L’Europe représente environ un quart du marché et le reste est surtout concentré en Asie. Il y a très peu de capital-investissement en Afrique et en Amérique latine », affirme le financier.
MVCA veut que l’écosystème s’étoffe
L’association dont il est le vice-président cherche à étoffer l’écosystème du Private Equity à Monaco. En principauté il y a des investisseurs (parmi les résidents), et quelques banques et sociétés de gestion équipées pour permettre à leurs clients d’investir dans cette classe d’actif. Elles sont néanmoins forcées de passer par des fonds d’investissement étrangers puisqu’à ce jour, il n’existe pas de fonds de capital-risque de droit monégasque bien que la réglementation le permette. Ainsi, les sociétés de gestion basées à Monaco s’appuient sur des structures étrangères (notamment luxembourgeoise). Olivier Dauman a sa théorie sur le sujet. Selon lui, cela peut être dû à la complexité de la démarche qui doit se faire dans un écosystème rompu sur le territoire. « Créer un fonds de Private Equity demande de trouver des experts comptables, une banque dépositaire, un teneur de registre et d’autres profils qui peuvent être rares à Monaco. Mais surtout, il faut ensuite pouvoir attirer les investisseurs, et la Principauté est loin d’être aussi attractive que les Etats-Unis, la France ou le Luxembourg par exemple, qui facilitent l’établissement de ces fonds ».
Lenteurs administratives…
Shanka Jayasinha, trésorier de MVCA et directeur de la société d’investissement S&J, illustre le propos : « A Monaco, il faut au minimum trois mois pour exécuter une opération de capital-investissement et faire l’enregistrement des parts. Les procédures sont plus longues et compliquées qu’ailleurs alors que le marché est bien moins important. Je pense que la manière dont Monaco fonctionne administrativement dessert le pays et ses entreprises locales car elle ne répond pas aux exigences des investisseurs internationaux », déplore-t-il. MVCA a tenté de faire des événements avec Monaco Tech pour favoriser le financement d’entreprises nationales, mais regrette de n’avoir vu que très peu de deals se faire. « Il n’y avait pas de match entre les besoins des entreprises et ceux des investisseurs », explique-t-il.
Monaco doit devenir plus business friendly
Olivier Dauman estime qu’à Monaco, il y aura plutôt des sujets de transmission de société dans les années à venir avec des fondateurs qui n’ont pas forcément d’héritiers en capacité de reprendre les rênes. « Ce sont des entreprises tournées vers le service, qui pourraient attirer des nationaux qui connaissent bien l’écosystème monégasque, pense-t-il. Monaco œuvre pour son attractivité, mais il y a encore beaucoup à faire pour devenir plus business friendly et attirer des investisseurs internationaux ».
2024 pourrait être une année charnière avec l’organisation de SuperInvestor, du 5 au 8 novembre au Grimaldi Forum. Il s’agit d’une conférence importante et mondialement reconnue dans le domaine qui historiquement se déroulait à Paris, puis s’est faite à Amsterdam pendant une dizaine d’années. « Ça va être un test pour Monaco sur sa capacité à faire venir du monde en hiver pour parler Private Equity », souligne Olivier Dauman. Les organisateurs attendent environ 2 500 participants de plus de 50 pays.
MVCA : Monaco Private Equity and Venture Association
Créée en 2006, soit il y a 18 ans, MVCA est une association indépendante à but non lucratif basée à Monaco. Elle regroupe une soixantaine de membres individuels et corporatifs actifs dans le domaine du capital-investissement et du capital-risque. Des Family office, des gestionnaires de patrimoine, des investisseurs privés et quelques entrepreneurs ou experts ayant fait carrière dans le Private Equity et aujourd’hui installés en Principauté, pour la plupart anglosaxons. MVCA organise une quinzaine d’événements par an, qui visent à fournir des informations sur l’industrie du Private Equity et ses tendances, avec des conférences, des débats et des opportunités de réseautage. L’objectif de l’association est de faire connaître cette classe d’actif et de perfectionner l’écosystème à Monaco.

