Ils s’appellent Louis Notari, Georges Franzi, Lazare Sauvaigo, ou encore le prince Rainier III… Tous, à leur manière, ont été des fervents défenseurs de la langue monégasque. Un patois autrefois méprisé en ville, et même interdit dans les écoles de la Principauté jusque dans les années 60.
Si la langue monégasque est aujourd’hui fièrement enseignée dans les écoles, collèges et lycées de la Principauté, cela n’a pas toujours été le cas… Bien au contraire. « Jusque dans les années 60 », selon l’historien Claude Passet, il était purement et simplement interdit de parler ce dialecte dans les établissements scolaires, sous peine de sanction. « Ma génération n’a pas appris le monégasque. C’était interdit, et considéré comme une langue vulgaire et populaire. Combien de fois ai-je dû copier des lignes, en écrivant “je ne dois pas parler le patois” », raconte-t-il (1). Selon le Comité des traditions monégasques, c’est effectivement « une chasse au patois » qui s’est ouverte, aussi bien dans les écoles publiques que dans les établissements d’enseignement catholiques. « Ceux qui ont fréquenté l’École des Frères dans les années 50 se souviennent de cette interdiction dans les cours de récréation », rappellent à leur tour les membres de ce comité.
« L’aversion à l’égard du patois »
Bien au-delà des écoles, en ville aussi, le dialecte n’était pas franchement le bienvenu… Dans une Principauté qui souhaite se donner une image plus glamour et qui aspire à attirer de plus en plus de touristes, c’est la langue française qui doit régner en maître. Selon l’auteur René Stefanelli, c’est bien « un mépris » et « une aversion » qui en ces temps-là « sévissaient partout. Les grandes nations allant jusqu’à considérer la diversité et la localisation des parlers régionaux comme un obstacle à l’unité nationale », écrivait-il (2). L’auteur et poète Louis Notari (1879 – 1961) le déplorait à son tour avec ironie dans la première préface des “Bluettes Monégasques” (1940) : « N’écrivez plus en corse ou en provençal ou en monégasque… déjà mort et enterré : employez le français… qui est si beau ! ». Mais ce manque de considération à l’égard de ce dialecte n’a duré qu’un temps.
« Un changement radical d’attitude envers la langue des anciens »
En 1976, un véritable tournant s’opère. A cette date, l’enseignement de la langue monégasque fait son apparition dans les établissements scolaires. La langue devient même obligatoire dans le primaire, ainsi que dans les classes de 6ème et de 5ème, puis optionnelle de la 4ème à la Terminale. « Ce fut un changement radical d’attitude envers la langue des anciens, reconnue comme patrimoine identitaire à conserver. La langue monégasque peut être présentée au baccalauréat français… », note l’historien Claude Passet. Un revirement qui a aussitôt réjoui les défenseurs du patrimoine de la Principauté. « On a mis du temps à remonter la pente et à se rendre compte que découvrir les richesses de notre langue et de notre culture favorisait l’ouverture d’esprit, créait des liens entre les générations et permettait de mieux comprendre son environnement », souligne à son tour le Comité des traditions monégasques.
L’impulsion du prince Rainier III
Mais à qui doit-on le retour en grâce de cette langue autrefois totalement dépréciée ? Plusieurs personnalités y ont contribué. Le prince Rainier III est bien sûr l’un d’eux. C’est lui qui, dès 1976, souhaite que la langue de son pays soit enseignée à la jeunesse. « Le fait d’enseigner notre langue aux jeunes Monégasques est l’un des plus sûrs moyens de sauvegarde de notre identité et non pas — comme, hélas, beaucoup le pensent encore — l’expression d’un chauvinisme passéiste et naïf, déclarait-il en 1982 (3). Le temps n’est plus où des maîtres rigoureux punissaient les élèves tenaces à discuter entre eux dans le dialecte local. Le discrédit dans lequel on a jeté les langues vernaculaires s’estompe enfin aujourd’hui. »

La concrétisation grâce à Georges Franzi
Pour la mise en pratique de l’enseignement dans les écoles, un homme s’est distingué. Il s’agit du chanoine Georges Franzi (1914-1997) qui « avec sa ténacité légendaire » (rappellent ceux qui l’ont connu) a aussitôt organisé les cours. « Il fut le premier enseignant de Monégasque et travailla sans relâche à mettre au point “U me primu libru” et “A piciuna gramatica” les premiers manuels scolaires en langue monégasque », soulignent les membres du Comité des traditions monégasques. Entouré d’une petite équipe d’enseignants spécialisés, nommés par le gouvernement princier, il voit le couronnement de son travail en 1987 lorsque le Monégasque devient option au baccalauréat. « Aujourd’hui, il serait heureux et satisfait de constater que son œuvre de maintenance de la langue s’est poursuivie et renforcée avec la mention obligatoire de l’apprentissage, les quatre années du collège », poursuit le comité.

Les enfants l’appelaient “Maistru”
C’est à ce prêtre que l’on doit également, dès 1981, le lancement du Concours de langue et de traditions monégasques, qui a vu le jour à l’époque avec le soutien du maire Jean-Louis Médecin et de son adjoint chargé de la culture, Jacqueline Bianchi. Cet ardent défenseur de l’identité monégasque a donc largement contribué à sauvegarder cette « langue » que certains qualifient de « maternelle, à savoir la première que l’on entend au berceau ». « S’il était fier du titre que lui avait donné l’Église, “Monseigneur”, il l’était encore plus de celui donné par les enfants, “Maistru” », note encore le comité. Un homme qui était sans doute animé par la même peur que le prince Rainier III qui déclarait en 1982 : « Laisser mourir une langue, c’est ternir à jamais l’âme profonde d’un peuple. C’est renoncer pour toujours à l’un des legs les plus précieux de son passé ».

Enseignement : Lazare Sauvaigo a enseigné l’Histoire de Monaco à des générations d’élèves
Il est lui aussi un fervent défenseur des traditions monégasques… Lazare Sauvaigo (1894-1976) a marqué l’histoire de la Principauté pour avoir enseigné l’Histoire de Monaco à des générations d’élèves. C’est le Prince Louis II, qui le charge de cet enseignement dans les écoles de garçons. Lazare Sauvaigo a une histoire très singulière. Atteint de cécité à la suite d’un accident, il intègre l’Institut national des jeunes aveugles à Paris après avoir été élève à l’École des Frères en Principauté. Il collabore à la publication d’ouvrages dans une maison d’éditions pour aveugles de guerre et civils. « Nombre de ses anciens élèves se souviennent des cours dispensés par leur maître qui connaissait le manuel scolaire par cœur, et qui consignait les notes en braille », rappelle la mairie. Également conférencier, Lazare Sauvaigo dispensait aussi au Foyer Rainier III des “causeries” sur l’Histoire de Monaco. « Il pouvait agrémenter ses conférences de sonnets en langue monégasque », rajoute la mairie. Cette personnalité a également contribué activement à l’étude de la langue. Il participe notamment à l’élaboration de la Grammaire monégasque (1960) et au Dictionnaire monégasque-français (1963) de Louis Frolla. Poète, il composa aussi quelques textes en langue monégasque : Preghera d’un munegascu a Santa Devota (Prière d’un monégasque à Sainte-Dévote), E ure munegasche (Les Heures monégasques), ou encore A Campana da Misericordia (La Cloche de la Miséricorde).
(1) Extrait d’une interview accordée à Monaco Tribune
(2) Extrait d’une étude « Le Parler de Monaco à l’école » (2000)
(3) Extrait d’un discours prononcé par le prince Rainier III lors de la séance inaugurale de l’Académie des Langues dialectales le 15 mai 1982.
