La Principauté et la région PACA manquent cruellement de donneurs de sang. Quels sont les impacts sanitaires de cette insuffisance ? Comment les établissements de soins monégasques parviennent-ils à combler les besoins ? Et que fait la Principauté pour diminuer sa dépendance vis-à-vis de la France qui fournit chaque année plus de 3 200 poches de sang ? Hervé Renard, directeur du Centre de transfusion sanguine (CTS) au Centre hospitalier princesse Grace (CHPG), nous répond.
En matière de don du sang, quels sont les besoins actuellement en Principauté ?
Pour couvrir les besoins des différents établissements de santé de la Principauté, nous avons besoin d’environ 5 000 poches de sang par an : un peu plus de 4 000 pour le CHPG, 600 pour le Centre-cardio thoracique de Monaco, et 200 pour l’IM2S.
Combien de prélèvements sont effectués par an en Principauté ?
À Monaco, en moyenne, 1 800 prélèvements sont effectués par an sur le site fixe situé au CHPG. C’est très peu. En France, environ 4 % de la population donne son sang, ce qui est déjà un taux faible. Mais à Monaco, on se situe à moins de 2 %. La Principauté n’est donc pas du tout autosuffisante.
Le personnel de l’hôpital donne-t-il son sang ?
Pas suffisamment malheureusement. Sur 2 500 personnels du CHPG, environ une centaine fait la démarche. Je souhaiterais, bien évidemment, qu’il y ait une plus grande mobilisation. Si l’ensemble du personnel de l’hôpital était donneur, ne serait-ce que deux fois par an, on atteindrait l’autosuffisance. Benoîte de Sevelinges, la directrice du CHPG, elle-même donne son sang et a indiqué aux personnels, que si cela n’entrave pas le bon fonctionnement des services, ils peuvent donner leur sang durant leurs heures de travail.
« A Monaco, en moyenne, 1 800 prélèvements sont effectués par an sur le site fixe situé au CHPG. C’est très peu. En France, environ 4 % de la population donne son sang, ce qui est déjà un taux faible. Mais à Monaco, on se situe à moins de 2 % »
Comment faites-vous pour combler le manque de donneur ?
Au total, 3 200 poches par an sont importées et achetées au pays voisin. Plusieurs régions de France sont largement autosuffisantes : le Nord, Grand Est, la Bretagne, Auvergne Rhône-Alpes, Occitanie, ou encore Nouvelle Aquitaine. Ces régions-là fournissent donc celles qui ne sont pas autosuffisantes, et la principale région qui ne l’est pas, est PACA.

Est-ce onéreux d’importer ce sang ?
Le gouvernement français décide du tarif chaque année. Une poche stérile coûte environ 50 euros. Ensuite, il faut prendre en compte différents coûts. Notamment les multiples tests effectués par le personnel (médecins et infirmiers) sur chaque poche (HIV, hépatite, syphilis, paludisme, etc). Le coût d’une poche de sang, tous frais confondus, représente donc 220 euros. Pour 3 200 poches importées, cela représente un budget d’environ 700 000 euros par an.
Pourquoi des régions sont-elles totalement auto-suffisantes et d’autres, notamment PACA et Monaco, ne le sont pas du tout ? Comment expliquer ce gap ?
C’est difficile à dire. Il y va de la mentalité des habitants. On s’est aperçus que dans le Nord de la France, il y avait tout de même une solidarité plus grande entre les personnes, beaucoup plus importante que dans le Sud. À l’époque où j’étais directeur de l’Établissement Français du Sang (EFS), nous avions effectué une étude dans une usine située dans le Grand Est. Sur 500 salariés, 400 avaient donné leur sang. La même usine près de Marseille, seule une dizaine de donneurs avait fait la démarche. Le delta est énorme. Dans le Nord, j’avais le souvenir que les gens aimaient se réunir et faire une petite fête après le don. Même chose lorsque j’étais à la Réunion. Sur le lieu de collecte, une centaine de personnes attendait, dansait, et donnait son sang dans la bonne humeur. Il y avait sur ce territoire environ 30 000 dons par an.
Quels sont les principaux freins au don du sang selon vous ?
Je crois que la principale raison est que les gens n’y pensent pas. Et c’est à nous de les inciter à faire cette démarche.
Le Nord, Grand Est, la Bretagne, Auvergne-Rhône-Alpes, Occitanie, ou encore Nouvelle Aquitaine : ces régions-là fournissent donc celles qui ne sont pas autosuffisantes, et la principale région qui ne l’est pas, est PACA »
La transfusion sanguine est nécessaire au traitement de nombreuses pathologies : pourriez-vous nous rappeler lesquelles ?
En permanence, et dans n’importe quelle spécialité, les besoins en sang existent : les urgences, la réanimation, l’oncologie, l’hématologie, les hémorragies massives ou même l’obstétrique. Une femme enceinte par exemple qui fait une hémorragie de la délivrance, ce sont 20 poches de sang qu’il faut lui donner. Pour toutes les maladies cancéreuses, le sang est aussi essentiel. Car la chimiothérapie détruit les cellules cancéreuses mais détruit aussi toutes les cellules sanguines. C’est l’un des effets secondaires. Il faut donc être transfusé. La médecine n’existerait pas sans transfusion sanguine.
La crise sanitaire et le confinement en particulier ont-ils provoqué une chute drastique des prélèvements ?
Je le craignais, mais pas du tout. Au contraire. Beaucoup de personnes, et notamment d’anciens donneurs, sont venues se faire prélever. Sans doute parce qu’elles avaient du temps libre et, mine de rien, donner son sang à l’époque faisait une sortie… Ce qui est paradoxal en revanche c’est lorsqu’il y a des attentats comme celui de Nice sur la Promenade des Anglais, les gens accourent dans la foulée pour donner leur sang, croyant qu’il y a des besoins.
Et ce n’est pas le cas ?
Non, car nous avons en permanence des stocks de sang. Si un évènement grave survient comme un attentat, nous avons 14 jours de stock pour répondre aux besoins. De plus, durant ce genre de drame, le personnel est souvent mobilisé ailleurs pour soigner les blessés. Les agents hospitaliers ne peuvent donc pas s’occuper de ces donneurs qui arrivent massivement. Nous leur disons de revenir une semaine après, mais une semaine après, bien souvent, ils ne sont plus là…

« Lorsqu’il y a des attentats comme celui sur la Promenade des Anglais, les gens accourent pour donner leur sang, croyant qu’il y a des besoins. Or ce n’est pas le cas car nous avons en permanence des stocks sur 14 jours »
Comment faire pour doper le nombre de donneurs à Monaco ?
Mon objectif est de diminuer notre dépendance vis-à-vis de la France. Je souhaiterais atteindre 4 000 poches par an. Actuellement, nous arrivons à atteindre peu à peu, 2 000 voire 2 200 dons.
Comment avez-vous procédé pour augmenter d’ores et déjà le nombre de donneurs ?
J’ai demandé au personnel du Centre de transfusion sanguine de rappeler certains donneurs. Ceux que l’on appelle les “abandonnistes” qui, pour la plupart, oublient tout simplement de donner. Nous avons également adopté une autre stratégie qui est celle de contacter directement les entreprises pour trouver de nouveaux donneurs.
Comment procédez-vous concrètement ?
Nous proposons aux employés volontaires au don du sang de venir les chercher avec une navette, directement à leur travail, par petits groupes de trois ou quatre, pour ne pas perturber le fonctionnement de l’entreprise. Nous les amenons au CHPG et nous les raccompagnons à leur lieu de travail une fois le don effectué. Nous faisons ainsi plusieurs roulements dans la journée. De manière plus générale, les donneurs peuvent également monter à bord des navettes qui ont été mises en place pour le personnel du CHPG. Elles sont stationnées près de la Zac Saint-Antoine ou bien encore au Boulevard de Belgique. Les chauffeurs ont consigne de laisser monter à bord les personnes qui vont effectuer un don. Il suffit juste de présenter le SMS que les donneurs reçoivent pour rappeler leur rendez-vous.
Cette méthode a donc manifestement fait ses preuves…
Cette méthode d’appel direct aux entreprises est en effet efficace. Nous sommes passés depuis mon arrivée en 2020, de 1600 à 1800 poches. Et nous allons probablement passer au-delà des 2 000. Nous allons également solliciter le personnel de l’administration monégasque pour trouver de nouveaux donneurs.
Quid des caravanes ? Pourquoi ont-elles disparu des rues et places monégasques ?
Depuis la crise sanitaire, nous avons décidé de les arrêter car le risque de cluster était et reste élevé. J’ai d’ailleurs moi-même attrapé le Covid dans une caravane. Il vaut mieux faire des prélèvements dans des locaux adaptés

Il n’y aura donc plus de collectes mobiles ?
Si, mais dans des endroits très ciblés. Par exemple au sein de la caserne des pompiers, à la Sûreté publique ou encore auprès des carabiniers.
Existe-t-il aujourd’hui des alternatives pour remplacer le sang naturel ?
Non, pas pour l’instant. Mais il y a des pistes de recherches. Du sang artificiel a été fabriqué à base de fluorocarbone. L’essai a été arrêté car il y avait trop de mortalité chez les souris. La deuxième piste a été de faire de la culture cellulaire. Pour l’instant, le chercheur français qui en est à la tête est parvenu à fabriquer deux poches de sang par an. Or, la France en a besoin de deux millions annuellement. Mais ce sera possible sans doute un jour, dans 10 ou 20 ans, car plusieurs chercheurs y travaillent.
