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    Laurent Kupferman : « Joséphine Baker est un exemple, y compris pour les jeunes d’aujourd’hui »

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    Joséphine Baker rentre aujourd’hui au Panthéon. Le 8 septembre 2021 nous avions interviewé l’essayiste Laurent Kupferman, qui après Régis Debray en 2013, avait lancé une pétition dénommée ”Osez Joséphine” qui avait recueilli près de 38 000 signatures.

    Quelle a été votre réaction à la suite de la décision de panthéonisation de Joséphine Baker ?

    C’était d’abord un grand plaisir pour Joséphine Baker, car c’est pour nous une personnalité qui méritait le Panthéon. Non pas parce qu’elle était une artiste célèbre mais pour son engagement civique au profit de la Nation. Le critère qui fait que l’on rentre au Panthéon, ce n’est ni la popularité, ni l’œuvre, mais cet engagement. Celui-ci, tant dans la lutte contre le racisme, l’antisémitisme, sa participation dans l’armée française puis la Résistance, la lutte au côté de Martin Luther King pour les droits civiques et même sa tribu arc-en-ciel, un magnifique symbole, illustre selon nous parfaitement l’universalisme à la française. 

    A quoi pensez-vous quand vous dites cela ?

    Quand elle arrive en France en 1925, Joséphine Baker a 19 ans. Elle vient d’un pays, les États-Unis, où tout est divisé. Il y a des restaurants, des bus ou des théâtres distincts pour les blancs et pour les noirs. Son arrivée en France est un coup de foudre, comme beaucoup d’autres Afro-Américains qui arrivaient en France à cette époque, parce qu’elle est enfin regardée comme une personne et non plus comme une couleur. C’est considérable ! Nous avons oublié cela mais c’est énorme. Et c’est cela la conception universaliste à la française, différente de la conception américaine. Il est clair et net qu’en 1925, date du spectacle de la Revue Nègre au Théâtre des Champs-Élysées, il n’était pas possible pour Joséphine Baker de faire la même chose aux États-Unis. Elle n’y serait jamais devenue la star qu’elle est devenue. 

    « Joséphine Baker incarne la République des droits, des devoirs et celle du possible »

    Vous avez été reçu, avec un comité composé notamment du romancier Pascal Bruckner, du chanteur Laurent Voulzy, de l’entrepreneuse Jennifer Guesdon et surtout de Brian Bouillon-Baker, septième des douze enfants de Joséphine Baker, par le président de la République française Emmanuel Macron le 21 juillet dernier. C’est à ce moment-là que vous avez connu sa décision ?

    Oui, il nous l’a dit. Cela s’accompagnait de l’obligation de laisser l’annoncer lui-même. Ce qui est normal car cette décision relève de la souveraineté du président de la République.

    Comment ses enfants ont pris la nouvelle ?

    J’ai surtout des rapports avec Brian Bouillon-Baker. C’était le porte-parole. Ils sont ravis et très heureux. D’abord que la dépouille reste en principauté et ensuite que la République française reconnaisse l’apport considérable de Joséphine Baker. Elle devient un personnage historique car le Panthéon a été créé par la Révolution française pour consacrer des personnages qui ont contribué de manière considérable à l’Histoire de la France.

    Pourquoi Joséphine Baker fait son entrée officielle au Panthéon le 30 novembre 2021 ?

    Tout simplement parce que c’est ce jour-là qu’elle est devenue Française. Donc c’est symboliquement important. D’ailleurs à ce sujet, je tiens à rappeler cette anecdote. Quand elle participe à la marche de Washington au côté de Martin Luther King où il prononcera la fameuse phrase « I have a dream », il s’agit de la seule femme à s’exprimer au micro. Et elle porte son uniforme de l’armée de l’air française et toutes ses décorations. Cela veut dire qu’elle envoie un double symbole : elle dit à ses frères et sœurs Afro-Américains “ je suis avec vous “ dans le combat pour les droits civiques mais je suis française. Ce choix de date s’est finalement opéré très naturellement.

    Depuis combien de temps êtes-vous engagé dans cette cause ? Pourquoi ?

    Cela fait deux ans. Je dois la vérité de dire que c’est Régis Debray qui avait eu cette idée en 2013. Il l’avait proposé au président de la République, François Hollande, qui n’avait pas donné suite. J’avais été séduit par cette idée qui était tombée dans les oubliettes. J’en ai parlé avec Régis Debray, il m’a donné son autorisation pour qu’existe cette continuité. Je trouve que c’est important aujourd’hui, dans un moment où chacun se replie sur son plus petit dénominateur commun quel qu’il soit, d’avoir un personnage historique qui permette de nous rassembler, de faire union nationale. Nous avons besoin de cela en ce moment mais aussi de joie. Et Joséphine Baker, elle incarne aussi cette joie. Mais ce n’est pas pour ça qu’elle rentre au Panthéon.

    Joséphine Baker Hommage Panthéon Laurent Kupferman
    © DR

    « Je trouve que c’est important aujourd’hui, dans un moment où chacun se replie sur son plus petit dénominateur commun quel qu’il soit, d’avoir un personnage historique qui permette de nous rassembler, de faire union nationale. Nous avons besoin de cela en ce moment mais aussi de joie. Et Joséphine Baker, elle incarne aussi cette joie »

    Pourquoi cela a-t-il fallu autant de temps ?

    Ça n’a pas été si long car en définitive, ça s’est accéléré en mai et la décision a été prise en juillet. Cela s’explique aussi par le fait que les combats qu’elle a menés ont aujourd’hui peut-être une acuité plus importante encore. Elle incarne la République des droits, des devoirs et celle du possible. C’est pour ça qu’il y a eu cette accélération je pense. C’est un moment qui résonne par rapport à l’actualité. C’est vraiment un magnifique symbole. Cette accélération est peut-être due aux choix du président de la République, Emmanuel Macron. Une des choses qui le caractérise, c’est qu’il ne fait pas de panthéonisation groupée mais des panthéonisations d’une seule personne. 

    Sa dépouille restera au cimetière de Monaco, là où elle a été inhumée en 1975. Pourquoi ?

    Bien entendu ! C’est le vœu de la famille. Au Panthéon, il y aura un cénotaphe avec une plaque. Ce qui est le cas pour beaucoup de personnes panthéonisées. Cette décision de la famille s’explique parce que le fait que la princesse Grace avait effectué des choses tout à fait remarquables pour Joséphine Baker quand elle était en difficulté. La princesse Grace a été d’une dignité et d’une générosité qui lui font honneur.

    Est-ce que Monaco a pris d’une façon ou d’une autre une place dans cette démarche de panthéonisation ? 

    A ma connaissance, Monaco n’a pas pris part à la démarche. Mais il n’y avait pas de raison non plus puisque la question des cendres ne se pose pas. 

    « Au Panthéon, il y aura un cénotaphe avec une plaque. Ce qui est le cas pour beaucoup de personnes panthéonisées. Cette décision de la famille s’explique parce que le fait que la princesse Grace avait effectué des choses tout à fait remarquables pour Joséphine Baker quand elle était en difficulté »

    Vous êtes né dans les années 1960. Vous avez donc très peu connu Joséphine Baker de son vivant. Comment avez-vous fait sa rencontre ?

    Je ne l’ai effectivement pas connue. J’ai fait sa connaissance à travers l’initiative de Régis Debray en 2013. J’avais trouvé cette idée absolument extraordinaire. Mais elle ne s’était pas concrétisée. Et je me suis dit qu’il fallait la reprendre.

    Qu’est-ce qui vous émeut chez elle ?

    Joséphine Baker sera la première artiste du spectacle vivant à rentrer au Panthéon. Il y a des écrivains, des hommes et des femmes très importants, mais il n’y avait jamais eu d’artiste du spectacle vivant. Tout m’émeut chez elle ! Je trouve que c’est une femme d’un courage extraordinaire. C’est une utopiste ! Et alors ? Ça fait du bien un peu d’utopie dans le monde difficile et pas très rigolo dans lequel on vit. Donc porter de si belles valeurs et en faire un combat, c’est beau. Y compris dans la tribu arc-en-ciel, où elle met en pratique son idéal en adoptant 12 enfants des quatre coins du monde. C’était une femme pétrie d’idéal et de courage, que je pense être un modèle.

    Plusieurs personnalités se sont mobilisées publiquement pour soutenir cette initiative. A-t-il fallu les persuader ? Comment cela s’est-il passé ?

    Ça s’est fait tout naturellement car Joséphine Baker est quelqu’un qui fédère et rassemble par son courage, ses engagements, ses combats, sa dignité. Il y a vraiment eu un consensus. D’ailleurs, vous avez pu constater qu’il n’y a pas eu d’énormes polémiques à la suite de la décision de panthéonisation. Et en ce moment, les consensus, il n’y en a pas beaucoup. Les occasions de se réjouir, encore moins… Donc là ça va nous faire du bien, un moment de communion nationale.

    En quelques mots, pouvez-vous nous parler de votre parcours et de vos projets ?

    Je suis essayiste et je viens de publier un livre qui s’appelle Rassembler (1). Le thème c’est comment il est possible, tout en gardant sa singularité, de la cultiver même, de savoir la dépasser pour se réunir dans quelque chose de plus important. Que ce soit la communauté nationale ou notre appartenance à l’humanité. Je crois que c’est important dans un moment où la société se fracture de plus en plus de parler de ce qui a porté Joséphine Baker, cette capacité de rassemblement. C’est vraiment aujourd’hui nécessaire sinon on va vers quelque chose qui éclate.

    « Elle vient d’un milieu extrêmement modeste. A 9 ans, elle a dû travailler pour nourrir ses frères et sœurs. Elle vient d’un pays où elle n’avait pas de destin possible parce qu’il y avait la discrimination et la ségrégation. Il a fallu une force incroyable pour dépasser tout ça, et se construire un destin »

    C’est quelque chose qui vous inquiète ?

    Le monde et la société dans laquelle on vit, franchement il y a des raisons de s’inquiéter…

    Pensez-vous que la démarche que vous avez eue pour la panthéonisation de Joséphine Baker a nourri votre réflexion et votre ouvrage ?

    Oui et non. Je porte, à ma modeste mesure, les mêmes valeurs qu’elle. Je me retrouve totalement en elle. Je n’ai pas son courage, son envergure, son talent etc. Mais c’est une femme pour laquelle j’ai une immense admiration. Elle vient d’un milieu extrêmement modeste. A 9 ans, elle a dû travailler pour nourrir ses frères et sœurs. Elle vient d’un pays où elle n’avait pas de destin possible parce qu’il y avait la discrimination et la ségrégation. Il a fallu une force incroyable pour dépasser tout ça, et se construire un destin. C’est vraiment une femme remarquable. C’est un exemple, y compris pour les jeunes d’aujourd’hui.

    (1) Rassembler, Editions Dervy, 128 pages, 16 euros.

    A l’occasion de l’entrée au Panthéon de l’artiste franco-américaine Joséphine Baker (1906-1975), prévue aujourd’hui à Paris, S.A.S. le Prince Albert II lui a rendu un hommage solennel lundi 29 novembre en fin de matinée au cimetière marin de Monaco où elle est enterrée. @ Gaetan Luci / Palais princier

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