Comment Monaco est devenu une place financière mondiale ? De ses balbutiements au 19ème siècle, à sa période sombre pendant la Seconde guerre mondiale jusqu’à son explosion dans les années 1970, l’Obs’ vous raconte la petite histoire qui a écrit la grande.
Parce que la place bancaire monégasque ne s’est certainement pas construite en un jour, l’Observateur de Monaco s’est lancé dans une recherche historique pour mieux comprendre ce qui a conduit une petite principauté, encastrée dans le sud de la France, à devenir cet épicentre financier mondialement reconnu. En effet, au 30 juin 2020, selon l’Amaf, on comptabilise 30 banques et 58 sociétés d’activités financières à Monaco. Près de 3 040 employés travaillent dans un secteur d’activités où 130,2 milliards d’euros sont actuellement déposés dans les banques monégasques en liquidités ou en actifs gérés par différents fonds. Elle est alors bien loin la fin du 19ème siècle, lorsque les premières banques de dépôts, essentiellement françaises, font leur apparition en principauté. Cette recherche, Jean-Rémy Bézias, professeur de chair supérieur au lycée Masséna de Nice et chercheur associé au centre de la Méditerranée moderne et contemporaine à l’université de Nice-Sophia Antipolis, la mène actuellement. Pour cela, il s’est rendu au Quai d’Orsay à Paris afin d’ouvrir quantités de dossiers volumineux sur format papier : les archives diplomatiques françaises de 1918 à 1939. « J’y ai passé de longues heures. Il faut faire un tri. C’est le travail de fourmi de l’historien, un travail de patience. »
Contrôle des coffres-forts
Avant la publication de son travail, il accepte de révéler à l’Obs’ ses plus belles trouvailles. Après la fin de la première guerre mondiale, en 1918, alors que quelques banques sont déjà installées à Monaco, on note un premier afflux de capitaux. « Le vrai essor de la place bancaire monégasque démarre là », considère l’historien. Dès 1920, il y a le projet de créer à Monaco ce que les diplomates français appellent une oasis fiscale. En 1923, un document du ministère des finances français évoque la présence de 6 banques françaises représentées à Monaco ou Beausoleil, deux établissements étrangers et trois établissements monégasques. Cette multiplication de succursales bancaires incite la France à établir le 26 juin 1925 une convention entre la France et Monaco demandant aux autorités monégasques de procéder au contrôle du contenu des coffre-fort et comptes en banque en principauté. « Cela témoignerait d’une augmentation de l’activité financière bancaire à Monaco », considère Jean-Rémy Bézias. Après le krach boursier de 1929, les années 1930 sont une période de crise. Les répercussions se font ressentir, jusqu’à Monaco. La Principauté croule sous les déficits fiscaux. « La Principauté essaie de se diversifier en termes de ressources économiques et financières. Les recettes du jeu sont moins prospères et on commence à voir du côté monégasque une volonté de développer des sociétés en holding », lit-il dans les documents officiels.

Dès 1920, il y a le projet de créer à Monaco ce que les diplomates français appellent une oasis fiscale
Évasion fiscale
En conséquence, la loi du 18 juillet 1934 — souvent citée dans les livres d’histoire de Monaco — vise à faciliter l’installation de sociétés en holding. Une loi pour créer un cadre plus stable et régulé. « Derrière cela, il y a une volonté d’établir une zone de basse pression fiscale à Monaco, avec une fiscalité attractive. Ce qui supposerait l’implantation de compagnies financières. » La réaction de la France intervient dès 1936. « La France constate que ces fameuses holdings à Monaco ont des capitaux avant tout anglo-saxons. Elle va se demander si ça ne présente pas un risque d’évasion fiscale. Les conclusions des diplomates sont assez nuancées. Ils vont considérer que comme les capitaux sont en majorité anglo-saxons, ça ne se heurte pas aux intérêts financiers de la France », souligne l’historien. Ce que comprend surtout Bézias, c’est que le souci de la France reste d’éviter l’évasion fiscale et d’avoir un contrôle, au moins minimal, sur les flux de capitaux entrant et sortant de Monaco. « Parmi les fameux dossiers que j’ai consulté au Quai d’Orsay, il y en a un qui s’appelle évasion fiscale », indique-t-il. Est-ce que la France est à l’origine de cette image de paradis fiscal de Monaco ? « Effectivement, cette mutation financière qui commence à se faire à Monaco dans les années 1930 se fait avec au moins tacitement l’accord de la France. Il y a une forme de tolérance. »

En 1936, un projet confidentiel est en discussion : celui de la création d’une banque nationale d’émission monétaire. « L’équivalent à Monaco de la banque de France. Ce qui aurait voulu dire que Monaco aurait eu sa propre émission monétaire et se détacherait de la création monétaire française »
Le projet d’une banque d’émission monétaire monégasque échoue
Cette même année 1936, un projet confidentiel est en discussion : celui de la création d’une banque nationale d’émission monétaire. « L’équivalent à Monaco de la banque de France. Ce qui aurait voulu dire que Monaco aurait eu sa propre émission monétaire et se détacherait de la création monétaire française », explique Jean-Rémy Bézias. Le projet échoue. La France n’en veut pas et tue le projet dans l’œuf. « La France décide de tout pour la bonne raison qu’il y a le traité du 17 juillet 1918 qui place Monaco sous sa tutelle, devenant un protectorat de la France. Ce qui explique que les documents français soient aussi précis, c’est qu’en réalité Monaco est d’une certaine façon sous protectorat. Quand le ministre d’État de l’époque a essayé de faire passer ce projet auprès des Français, ceux-ci n’en ont pas du tout voulu. Parce que cela aurait voulu dire une piste d’indépendance beaucoup trop grande », détaille l’homme. Après une période de disette financière, depuis la fin de son monopole des jeux sur la Côte d’Azur en 1933, la principauté de Monaco retrouve une période financièrement faste. Cette période délicate de fluctuation n’a pas échappé aux Nazis qui dès 1933 lorgnent sur Monaco, ses casinos où le blanchiment peut être plus aisé, et ses appâts fiscaux.

Depuis le début de la guerre, des dizaines de sociétés allemandes se sont installées ; les financements nazis affluent dans la principauté.
Les financements nazis affluent
La deuxième guerre mondiale marque une période sombre au niveau financier pour la Principauté. Dans un documentaire diffusé en 2017 sur Monaco Info, le journaliste-historien Frédéric Laurent relate comment plusieurs centaines de holdings, aux mains de personnages douteux, sont créées sur le territoire monégasque durant la guerre. « La Principauté va être dès 1940 prise en charge par des services économiques allemands, avec la complicité d’Émile Roblot (Ministre d’État de l’époque, N.D.L.R.), et servir de boîte aux lettres pour toute une série d’activités et de trafics de marchés noirs au travers de trafiquants installés à Monaco », témoigne l’historien. En mars 1942, par exemple, le docteur Schaefer, président du service de contrôle du Reich à la Banque de France, reçoit un accueil princier à Monaco dans la perspective d’installer sur le Rocher une banque allemande « filiale et non succursale de la Reichsbank ou de la Deutschebank, ou peut-être des deux ». Depuis le début de la guerre, des dizaines de sociétés allemandes se sont installées ; les financements nazis affluent dans la principauté. « Mais après 1945, la France impose un resserrement du contrôle économique. Une nouvelle convention franco-monégasque accentue les contraintes. Ce qui n’empêchera pas, dans les années 1950, de voir une montée en puissance des activités financières à l’époque de Rainier III », relate Jean-Rémy Bézias.

« La Principauté va être dès 1940 prise en charge par des services économiques allemands, avec la complicité d’Émile Roblot (Ministre d’État de l’époque, N.D.L.R.), et servir de boîte aux lettres pour toute une série d’activités et de trafics de marchés noirs au travers de trafiquants installés à Monaco »
Passage à vide en 2002
Lorsqu’il prend le pouvoir en 1949, Rainier III forme beaucoup de vœux pour son pays, notamment au niveau bancaire. L’espoir vient notamment de la société monégasque de banque et métaux précieux, une banque monégasque qui a finalement fait faillite le 1er août 1955. Faillite telle qu’elle a conduit à la démission du cabinet ministériel de Monaco. Loin d’être découragé, le prince a une vision pour cette place bancaire. Sous les effets d’une longue période de croissance économique et de stabilité politique et sociale, conjuguée à une politique plus volontariste, le début des années 1970 marquera un vrai essor de la place bancaire monégasque. Dans les années 1990, la place compte près de 50 établissements. Après un passage à vide en 2002 et 2003, à la suite du retrait de capitaux italiens lié à l’amnistie fiscale adoptée par le gouvernement de Silvio Berlusconi, la place bancaire retrouve des couleurs.

Après un passage à vide en 2002 et 2003, à la suite du retrait de capitaux italiens lié à l’amnistie fiscale adoptée par le gouvernement Berlusconi, la place bancaire retrouve des couleurs
Plaque tournante de la banque privée
En juin 2005, la place orientée vers la gestion privée comptait 41 établissements bancaires et 19 sociétés de gestion de portefeuille pour 62,5 milliards d’euros d’actifs gérés. Deux ans plus tard, fin 2007, Monaco compte 40 établissements bancaires parmi les plus prestigieux et 44 sociétés de gestion. Le secteur bancaire représente environ 16 % du chiffre d’affaires de la Principauté pour un total d’actifs financiers de près de 80 milliards d’euros et « permet ainsi à Monaco de s’imposer comme l’une des plaques tournantes de la banque privée sur tout le bassin méditerranéen », met en avant Bernard Rousselot dans une présentation de la place financière monégasque à Genève en 2012. Les dernières années ont été consacrées à l’assainissement de cette même place pour sortir Monaco des listes noires de paradis fiscal. Plusieurs accords ont été approuvées en ce sens depuis 2014. Récemment, deux projets de loi ont encore fait évoluer la place : celui réglementant l’activité de multi-family office et réglementant la blockchain. Quel sera le futur de cette place ? Gardera-t-elle toute sa renommée ? Dans un domaine d’activité ultra-concurrentiel, d’autres États tentent de tirer la couverture à eux. L’histoire centenaire de la place sera-t-elle suffisante pour faire le poids ? L’avenir nous le dira.
