POLITIQUE / C’était une promesse de campagne du groupe Horizon Monaco. Lancée le 6 mai, la cellule de veille pour la priorité nationale reçoit les Monégasques et les entreprises confrontées à la violation de ce droit constitutionnel. Comment ça marche ? Les explications du délégué de cette cellule, Albert Croesi.
A qui s’adresse cette cellule de veille ?
Elle s’adresse aux Monégasques, mais aussi aux entreprises monégasques confrontées au risque de la non-application de la loi telle que prévu à l’article 25 de la Constitution du 17 décembre 1962.
Que dit cet article ?
Il est très clair : « La liberté du travail est garantie. Son exercice est réglementé par la loi. La priorité est assurée aux Monégasques pour l’accession aux emplois publics et privés, dans les conditions prévues par la loi ou par les conventions internationales. » Un Monégasque qui a des difficultés pour accéder à une offre d’emploi ou dans son évolution de carrière, alors qu’il estime en avoir les capacités et le niveau requis, peut saisir la cellule de veille pour la priorité nationale (CVPN). Et ce, dès qu’il se sent lésé et qu’il estime que la loi sur la priorité nationale n’est pas respectée.
Et pour les entreprises monégasques ?
La CVPN veille à ce que les entreprises monégasques soient prioritaires dans les attributions de marchés faites par l’Etat et les entreprises à monopole concédé. Attention : on ne parle pas de « faveurs », mais bien de respect de la « priorité » définie par la loi, à niveau de compétences, d’expertises et de tarifications égales.
Cette cellule était vraiment nécessaire ?
Elle était nécessaire dans la mesure où lorsqu’un Monégasque se retrouve confronté au refus d’un avancement, d’une promotion, d’une embauche, ou d’une attribution de marché, il a rarement la possibilité d’avoir des explications ou une discussion avec les autorités concernées. Il doit donc se contenter d’un simple courrier, souvent lapidaire…
Impossible de faire autrement ?
Le président Horizon Monaco (HM) du conseil national, Laurent Nouvion, a décidé la création de cette cellule pour qu’elle recueille les sentiments de chacun et analyse sereinement les situations. Il s’agit de vérifier si des injustices sont établies et que la loi est bien respectée. Si ce n’est pas le cas, la haute assemblée interviendra auprès des décideurs. Bref, selon moi, la CVPN a tout son sens. Globalement, l’existence de la CVPN doit être considérée comme un outil de dialogue et de médiation juste et équitable.
Mais ça peut aussi ressembler à de l’assistanat ?
La mission que m’a confiée le président Laurent Nouvion n’est pas de veiller à ce que des faveurs soient consenties. Mais de veiller à l’application de la priorité nationale telle que prévue par la loi. La priorité nationale est un droit constitutionnel. L’assistanat n’a aucune place dans ma réflexion.
Comment déterminer si un cas est légitime ou non ?
D’un point de vue humain, toutes les demandes sont évidemment légitimes. En revanche, mon rôle est d’essayer de me faire une idée juste et concrète de la situation. Pour être objectif et précis dans les rapports que je dresse au président du conseil national, il est indispensable que j’entende les deux parties opposées. Concernant l’administration monégasque, j’aurai besoin que le Ministre d’Etat Michel Roger m’autorise à me rapprocher de ses services.
Beaucoup de demandes sont liées à la Société des bains de mer (SBM) ?
Je tiens à respecter la confidentialité due à tous mes interlocuteurs. Mais je peux vous assurer que la SBM est une entreprise comme une autre. Du coup, je l’aborde et la considère comme n’importe quelle autre entreprise.
Et pour les entreprises monégasques ?
Les entreprises monégasques se sentent souvent lésées dans l’attribution des marchés. Et les contestations que nous recevons dans ce domaine semblent fondées. A ce jour, une réflexion menée de concert entre les élus du conseil national et la CVPN est en marche. Il est question d’envisager une rationalisation des règles d’attribution des marchés.
Que préconisez-vous ?
Il faut que l’Etat et les entreprises à monopole concédé sollicitent en priorité les entreprises monégasques, au moins pour la production de devis. Là encore, je ne demande pas d’assistanat ou de faveur particulière. Mais à compétences et tarifications égales, il est logique de faire travailler nos entreprises locales.
Pourquoi vous parlez de concurrence déloyale ?
Beaucoup d’entreprises monégasques n’ont pas la possibilité de travailler à l’étranger.
Un exemple ?
Les traiteurs ou entreprises alimentaires monégasques. Monaco n’a pas d’accord de libre circulation des denrées alimentaires avec l’Union européenne (UE) et ne peut pas exporter des fabrications culinaires sur le sol européen. A l’inverse, la principauté est régulièrement investie par des traiteurs étrangers. Là, on peut clairement parler de concurrence déloyale. Mon ambition est de m’assurer que l’Etat s’inquiète de cet état de fait et qu’il essaie de le résoudre.
Lorsque vous êtes face à une requête « légitime », quel est votre rôle ?
Dès que j’ai produit au président du conseil national un dossier laissant penser qu’une anomalie est avérée et que la loi n’est pas respectée, je lui laisse, ainsi qu’aux élus, le soin de mener l’action qu’ils jugeront nécessaire.
Cette démarche pourrait être vue comme de l’ingérence vis-à-vis des entreprises privées ?
Le conseil national et la CVPN n’ont ni la vocation, ni l’intention de faire de l’ingérence. Pas plus que de dicter aux entrepreneurs ce qu’ils ont à faire ou à ne pas faire. Sauf, respecter la loi.
Le risque, c’est d’enlever le libre arbitre aux entrepreneurs ?
Rassurons tout le monde. La CVPN n’est pas une menace et n’entend pas appliquer de méthode coercitive. Me soupçonneriez-vous de vouloir enlever le libre arbitre d’un entrepreneur qui souhaiterait faire travailler un enfant et à qui on rappellerait que la loi l’interdit ? Respecter la loi est peut-être une contrainte pour certains. A Monaco, il est d’usage de la respecter.
C’est vrai que les patrons du secteur privé craignent d’embaucher des Monégasques ?
On peut le craindre. Ces entrepreneurs craignent peut-être qu’en embauchant un Monégasque, ils ne pourront plus s’en séparer, redoutant d’avoir les pires ennuis de la terre s’il le licencie.
Que faire à ce sujet alors ?
Rassurer tout le monde. Un salarié de nationalité monégasque n’est pas un être à part ! Les règles sociales relatives au licenciement sont les mêmes pour un Monégasque et pour un étranger.
Les entrepreneurs ne craignent donc rien s’ils licencient un Monégasque sur la base de l’article 6 de la loi sur le travail ?
Bien sûr que non. Car la loi s’applique à tout le monde. C’est un fantasme absolu de penser l’inverse. Il ne faut pas entretenir cette psychose, car c’est contreproductif et cela représente un frein à l’embauche des Monégasques.
Ce frein à l’embauche concerne beaucoup de jeunes diplômés ?
Les jeunes monégasques sont en effet de plus en plus diplômés. Beaucoup d’entre eux ont envie de tenter leur chance dans le privé. Il y a une évolution des mentalités et les Monégasques ont changé.
C’est-à-dire ?
L’époque du « ne t’inquiète pas, même si tu es une cruche, tu es Monégasque et on te trouvera toujours quelque chose à faire » est révolue. Aujourd’hui, la génération qui arrive sur le marché du travail est très entrepreneuse et volontaire. Plus aucune prétention d’assistanat n’est affichée. Il est donc vital de favoriser leur embauche.
Votre cellule est vraiment apolitique ?
Absolument. Ma méthode, ma pensée et ma manière d’agir sont totalement apolitiques. Quel que soit l’élu qui viendra solliciter une aide sur un dossier, il pourra compter sur mon dévouement.
Mais vous êtes pourtant membre de l’Union pour la Principauté (UP) ?
C’est vrai, j’ai une étiquette UP. Mais cette appartenance est plus liée aux relations humaines que j’entretiens avec son président, Patrick Rinaldi, qu’à la nature même de ce parti. A Monaco, le seul parti qui vaille est le parti de ceux qui œuvrent dans l’intérêt du pays. A mon sens, la priorité nationale est la priorité du pays.
Vous n’avez aucune visée politique ?
Je ne cherche pas de voix électorale. Je peux parler de manière très libre. Et ma seule ambition, c’est d’être un homme d’honneur vis-à-vis de ceux qui m’ont fait confiance et des personnes qui me demandent assistance. Durant la durée de mon contrat, il n’y aura aucune manœuvre politicienne ou de clientélisme de ma part.
Comme vous êtes une personnalité connue à Monaco, le risque c’est d’être accusé de favoriser certains dossiers selon vos affinités personnelles ?
Soyons clairs : je ne fais aucun favoritisme. Rappelons que je n’ai pas le pouvoir de favoriser ou de nuire à qui que ce soit. Je ne suis là que pour constituer un dossier et donner un avis, en ayant à cœur de traiter des dossiers et non pas des noms de famille.
Si je pense que la priorité nationale n’est pas respectée, que faire ?
Composer le numéro dédié à la CVPN : le 97 98 74 74. Et évoquer les raisons de votre demande. Il sera alors déterminé si votre cas concerne les affaires sociales ou la priorité nationale. Ensuite, un rendez-vous sera fixé avec les personnes adéquates.
Si mon cas relève de la CVPN, il se passe quoi ?
Si c’est du ressort de la CVPN, je serai ravi de vous accueillir en présence d’une chargée de mission. Si l’élu du domaine concerné est disponible, il sera aussi présent. En cas d’absence de sa part lors de cette première réunion, si votre demande est légitime, il sera informé de la teneur de votre dossier. Et une suite sera alors envisagée.
Proposer des allègements de charges aux entreprises qui embaucheraient des nationaux, c’est une bonne idée ?
Pourquoi devoir payer une entreprise pour qu’elle embauche un Monégasque ? L’idée me choque et réduirait le Monégasque à une situation d’assisté. Sa seule valeur personnelle doit suffire à justifier son embauche.
Pourquoi la majorité du conseil national vous a choisi dans ce rôle ?
La réponse pourra vous être donnée par le président du conseil national qui m’a accordé sa confiance en me nommant à ce poste.
_Propos recueillis par Sabrina Bonarrigo
Contacts CVPN : par téléphone au 97 98 74 74. Par email : priorite.nationale@conseil-national.mc. Sur le site web du conseil national : www.conseil-national.mc. Par courrier : Conseil National, 2, Place de la Visitation, Monaco-Ville 98 000 Monaco.
Bio express
>D’A Roca à la CVPN
A 52 ans, Albert Croesi est prestataire de services dans son entreprise E2A Consulting, après avoir dirigé les commerces de bouche A Roca entre 1992 et 2011. En 1980, il lance son premier restaurant à Monaco-Ville, Aux deux moines. Il travaille ensuite dans la restauration avec Alain Ducasse pendant 18 mois. Le 7 novembre, il a été nommé délégué de la cellule de veille pour la priorité nationale (CVPN), pour un an. Depuis le lancement officiel de la CVPN, le conseil national a reçu plusieurs dizaines de requêtes émanant de Monégasques et d’entreprises._S.B.
