Débat — Malgré l’arrivée massive des femmes dans le monde du travail depuis les années 1970, les inégalités, plusieurs décennies plus tard, perdurent toujours. Si tout le monde s’accorde sur l’objectif de diminuer les écarts de salaires entre les hommes et les femmes à Monaco, la manière de lutter contre cette inégalité fait débat… Faut-il s’inspirer des mesures mises en place en France ? —
Le cliché officiel — avec 6 hommes et 1 femme — peut prêter à sourire… La photo a au moins le mérite d’illustrer parfaitement la problématique. Sur l’égalité homme-femme au travail, du « chemin reste à faire »… C’est le sentiment du conseiller-ministre aux affaires sociales et à la santé, Didier Gamerdinger. Pour faire en sorte que cette égalité entre salariés et salariées soit bien ancrée dans les esprits et se concrétise dans les porte-monnaie et au niveau des postes à responsabilité, ce membre du gouvernement a proposé aux représentants du secteur public et privé de signer une charte le 6 novembre dernier.
« La femme n’est pas une catégorie, encore moins une minorité »
Que contient alors ce “contrat social moral” signée par 7 représentants du monde économique monégasque (voir photo) ? A travers cette charte, ces employeurs s’engagent à reconnaître la « place de la femme dans le monde du travail » et à assurer une égalité « au niveau du recrutement, du déroulement de carrière, au niveau des promotions et au niveau des salaires », insiste Didier Gamerdinger. Tous s’engagent, en substance, à « lutter contre les stéréotypes de sexe » dans l’entreprise, ou encore à « intégrer des actions concrètes de sensibilisation et de promotion » de l’égalité femme/homme. « Les employeurs ne privilégient pas les hommes par rapport aux femmes à compétences et talents identiques », peut-on notamment lire noir sur blanc sur cette charte. Tout en ajoutant (pour ceux qui l’ignoraient encore…) que : « La femme n’est pas une catégorie, encore moins une minorité »… Alors peut-on se contenter de cette déclaration d’intention et de considérer que l’égalité femme/homme relève « avant tout d’un état d’esprit », comme le suggère Didier Gamerdinger ? Selon certains observateurs, ce volontarisme affiché et cette charte (accompagnée d’un nouveau logo et d’un hashtag baptisée #Monégalité) ne sont pas suffisants puisqu’ils n’ont rien de contraignants.
CRITERES — « La France a mis en place l’index Penicaud, […] Aux entreprises françaises de faire en sorte de ne pas figurer sur la liste « honteuse ». Je pense que nous devrions l’appliquer en Principauté » Béatrice Fresko-Rolfo. Elue Horizon Monaco
Une commission de réclamation
Dans la classe politique, cette initiative a d’ailleurs eu un accueil mitigé. Au sein du groupe majoritaire Primo !, on ne mâche pas ses mots. Pour Nathalie Amoratti-Blanc, présidente de la commission des droits de la femme et de la famille, cette charte n’est « qu’un listing de bonnes intentions », puisqu’aucun mécanisme de contrôle de ces engagements n’est prévu. Primo ! souhaite donc des mesures bien plus musclées : « Pour nous, il s’agit d’un affichage de communication publique, alors qu’il faudrait au contraire des mesures permettant aussi de sanctionner. Contrôler et pouvoir sanctionner les inégalités le cas échéant : ce serait le seul moyen de les réduire dans les faits. Il est regrettable que les actions ne soient pas coordonnées, et menées en solitaire de la part du gouvernement sur un sujet sur lequel le conseil national est en pointe », indique Nathalie Amoratti-Blanc. La majorité réitère donc sa demande, de créer une commission de contrôle et de réclamation sur les inégalités salariales. Le principe ? Toute femme ressentant une injustice avérée pourrait la saisir. Cette commission serait dotée de moyens de sanctions. La sanction étant le seul moyen de « parvenir aujourd’hui à une égalité de traitement dans les faits, rajoute cette élue. Voilà une mesure attendue et efficace. Mais le gouvernement nous a répondu non, car selon lui, il faudrait d’abord faire des statistiques via l’IMSEE, employeurs qui ne la respecteraient pas ! Si le gouvernement est sincère dans sa démarche, alors qu’il instaure cette commission, insiste cette élue. Nous préférons avancer vers l’égalité femme-homme de manière concrète, par des actes, plutôt que de trouver des artifices de marketing. En effet, on ne règlera pas l’injustice de la différence salariale avec un nouveau hashtag. »
COMMISSION — « La majorité du conseil national a proposé la création d’une commission de contrôle et de réclamation concernant les inégalités salariales. […]. Mais le gouvernement nous a répondu non. » Nathalie Amoratti-Blanc. Elue Primo !
L’index Penicaud à Monaco ?
Du côté de Horizon Monaco, on est un peu moins sévère. On apprécie les démarches engagées par le gouvernement ces derniers mois : aussi bien la nomination de Céline Cottalorda (déléguée pour la promotion et la protection des droits des femmes) que cette charte qui sont selon Béatrice Fresko-Rolfo sont « d’excellentes actions en vue d’éradiquer les disparités salariales et autres inégalités touchant les femmes ». « Cette charte est évidement un outil pédagogique essentiel et un signe de bonne volonté. A travail égal doit correspondre un salaire égal. Mais même si je suis d’un naturel optimiste, je n’ai pas la naïveté de penser que tout est solutionné par cette signature. Les progrès seront lents », nuance toutefois cette élue, qui rappelle que les chiffres sont encore de nos jours « consternants », avec un écart salarial moyen de 15 % en Europe. Alors pourquoi ne pas s’inspirer du voisin français qui, ces derniers mois, a passé la vitesse supérieure dans ces domaines ? « La France a mis en place l’index Penicaud, qui permet de noter les entreprises selon des critères bien définis : l’écart entre les rémunérations, l’écart entre les augmentations annuelles, l’écart quant aux promotions, les augmentations intervenant après un congé de maternité, l’analyse des gros salaires de l’entreprise. Aux entreprises françaises de faire en sorte de ne pas figurer sur la liste “honteuse”. Je pense que nous devrions l’appliquer en Principauté afin d’avoir plus de transparence sur les chiffres et de mieux connaitre l’ensemble du problème, indique-t-elle. Mais tant que la charge morale de la famille incombera sur la seule femme, l’obligeant à aménager son temps de travail, et tant que nous ne réduirons pas l’écart du taux d’emploi hommes/femmes comme dans les pays nordiques, les femmes auront à subir un ralentissement dans leurs carrières et une disparité salariale. A nous, gouvernement, politiques et chefs d’entreprise, d’agir pour que cette inégalité disparaisse enfin. »
Grosses disparités au moment de la retraite
Au-delà des inégalités de salaires, les femmes sont également plus touchées par les emplois précaires. Entre chômage et choix familiaux, elles ont aussi des carrières plus accidentées et connaissent donc plus de périodes d’inactivité que les hommes. In fine, tous ces facteurs ont des conséquences directes sur le niveau des retraites. « La principale conséquence de cette inégalité salariale qui est a mon avis très grave, va se situer en au moment de la retraite. En effet il va y avoir une très grosse disparité entre les revenus des hommes et des femmes, ces dernières ayant moins cotisé, rajoute Béatrice Fresko-Rolfo. Toute une frange de la population risque donc d’avoir du mal à faire face aux besoins et aux difficultés liés à la vieillesse, risquant de créer également plus de besoin en termes d’allocations. » Autre réalité : si la main d’œuvre féminine occupe une place importante à Monaco (plus de 40, 2 %), seuls 27,9 % de femmes occupent des sièges dans la gouvernance des entreprises et des administrations à Monaco (source Imsee). Un chiffre qui évolue très peu d’année en année. « A Monaco comme ailleurs, on constate un écart de responsabilités accordées aux femmes dans l’entreprise ou le monde du travail en général, notamment dans les conseils d’administration des grandes sociétés. Y compris dans les sociétés concessionnaires de services publics. Les femmes sont largement sous-représentées », déplore l’élue Nathalie Amoratti-Blanc.


