Début janvier, Benoîte Rousseau de Sevelinges, directrice du Centre hospitalier Princesse Grace (CHPG), était l’invitée du podcast de Monaco Info. L’occasion de revenir sur l’épisode Covid avec le recul nécessaire, et d’exprimer une certaine satisfaction quant à la manière dont il a été surmonté. La directrice considère que la crise, aussi inédite soit elle, a été rondement gérée, malgré un gros regret quant au confinement des résidents en maisons de retraite. Elle évoque par ailleurs le chantier pharaonique du futur hôpital, le manque de personnel de santé et l’intérêt de l’intelligence artificielle dans ce contexte.
Elle a pris les rênes du CHPG en juillet 2018. Un an et demi plus tard, elle a eu à gérer l’une des plus graves crises sanitaires mondiales… Interrogée par Geneviève Berti, Benoîte Rousseau de Sevelinges est revenue sur les débuts de la pandémie, qui finalement furent les plus terrifiants car empreints d’inconnu. « On le voyait arriver. On nous montrait les images insoutenables de ce qui se passait en Italie. On n’avait pas de masques et on ne savait rien de la maladie, pas même comment elle se propageait », raconte la directrice du CHPG. « J’avais l’impression d’être sur l’autoroute, avec toutes les équipes derrière moi, et d’attendre le camion qui allait nous rouler dessus », image-t-elle. « Nous n’avions pas peur pour nous, mais peur ne pas pouvoir protéger la population. Elle s’est évanouie avec le premier patient positif, la réalité des faits, et a laissé place à l’urgence et à la responsabilité ». L’expérience italienne a donné au CHPG une capacité d’anticipation cruciale. « Début février on avait déjà un plan de crise, notamment pour créer deux services d’urgence », se targue la directrice, qui assure que « pendant la première vague, Monaco a été en partie protégé par le confinement italien qui a formé comme une frontière ».
Anticipation et liberté d’action : combo gagnant
« Au CHPG, nous avons une autorité de tutelle qui est le gouvernement princier, mais pendant la crise, il nous a laissé toute autonomie, à raison je pense. Si ce n’est sur les politiques plus nationales comme la vaccination, nous avions les mains totalement libres », affirme Benoîte Rousseau de Sevelinges. Selon elle, c’est cette liberté d’action combinée à l’anticipation précédemment évoquée et à l’expertise des médecins de l’hôpital qui ont permis à Monaco de maintenir une certaine vie économique. « Nous allions au restaurant quand tous les autres pays étaient confinés, et en plus nous accueillions les patients étrangers des communes limitrophes mais aussi du CHU de Nice par exemple, qui était complètement sous l’eau », a-t-elle expliqué. « Même chose pour le service d’appel Covid et le centre de dépistage ».
Le vrai problème ce sont les retards de soin
Au bilan, on compte souvent le nombre de morts du Covid, mais s’il y en a évidemment eu aussi à Monaco, la directrice du CHPG insiste : « le véritable problème de la pandémie, nous nous en sommes vite rendu compte, ce sont les retards de soin et de prise en charge : les jeunes femmes qui n’ont pas pu faire leurs mammographies à temps, les hommes qui ont repoussé leur contrôle de prostate… » Elle souligne qu’à la différence de nombreux hôpitaux, le CHPG a continué à prendre en charge le cancer, « parce qu’un cancer du sein, ça n’attend pas non plus ». Benoîte Rousseau de Sevelinges a par ailleurs remercié le personnel de l’hôpital, dont l’investissement a été sans faille. « Nous avons été une grande armée », affirme-t-elle, mentionnant des services qui ont dû déménager une soixantaine de fois en deux ans et les horaires qui changeaient la veille pour le lendemain avec toute l’organisation que cela implique pour des soignants qui, elle le rappelle, n’habitent pas à Monaco.
« Mon plus grand regret c’est d’avoir confiné les maisons de retraite »
Il y a quand même une ombre au tableau, que la directrice aborde amèrement : « Mon plus grand regret c’est d’avoir confiné les maisons de retraite. C’est quelque chose que je porte encore sur les épaules. Je suis très malheureuse d’avoir pris cette décision, d’avoir enfermé des personnes âgées dans leur chambre. Mentalement ça a été très difficile pour eux, mais aussi pour nos équipes… ». Les regrets s’apaisent quelque peu lorsqu’elle pense aux EHPAD dans lesquels 80 % des résidents sont décédés en quelques semaines… Mais elle conclut : « Si c’était à refaire, je leur laisserai le choix. Ce n’était pas à moi de choisir pour eux. Parce que les personnes âgées qui étaient chez elles ont fait ce qu’elles voulaient. Pendant le confinement, sur la place du marché, ils étaient là nos petits vieux de la Condamine ».
NCHPG : quid du chantier du nouvel hôpital ?
Benoîte Rousseau de Sevelinges est sur le projet depuis sa gestation. Alors que les premiers coups de pioche ont eu lieu en 2015, l’heure est à la construction des premiers étages. Une partie devrait être livrée en 2026 mais le chantier durera jusqu’en 2032 au moins. Un timing que la directrice aborde sans complexe. « Ça peut être encore un peu décalé et c’est normal pour un projet de cette envergure », assure-t-elle. « Il s’agira d’un bâtiment sublime et d’un outil de travail ultra performant. Il faut assumer les choix qui ont été faits, en particulier celui de reconstruire sur site qui oblige de phaser le projet, créé des nuisances et complexifie le chantier. Et puis il y a eu des retards inévitables. C’est un terrain difficile avec des normes sismiques très strictes qu’il faut s’atteler à respecter pour que l’hôpital tienne en cas de tremblement de terre ». Même réaction décomplexée concernant le coût astronomique du projet estimé à plus d’1,5 milliard d’euros : « C’est un investissement qui en vaut la peine et s’il y a bien une dépense à faire, c’est celle-ci », a-t-elle lancé.
Revalorisation : des rémunérations « très correctes » pour les soignants du CHPG
La directrice du CHPG a par ailleurs évoqué la pénurie de personnel de santé. Selon elle, il faut promouvoir ces métiers auprès des jeunes, notamment en leur montrant qu’ils font partie des rares à donner autant de satisfaction. Elle explique que si l’hôpital a longtemps refusé les stagiaires mineurs, collégiens et lycéens, ce n’est plus le cas aujourd’hui. C’est ainsi que l’année dernière, une jeune fille de 15 ans a pu assister à un accouchement. « Ils peuvent tout voir en fait », assure Benoîte Rousseau de Sevelinges. Elle salue par ailleurs les revalorisations salariales effectuées par le gouvernement princier qui ont permis d’atteindre des rémunérations « très correctes » selon ses mots.
De l’intelligence artificielle au CHPG
Dans un contexte de pénurie, Benoîte Rousseau de Sevelinges tient à souligner l’intérêt de l’intelligence artificielle (IA) : « Elle ne remplace pas le médecin mais peut lui faire gagner un temps considérable en lui évitant des tâches chronophages. Temps qui peut être réinvesti auprès des patients ». A titre d’exemple, elle cite une spécialité assez méconnue, l’anapath, qui consiste à analyser un morceau d’organe pour regarder s’il contient des cellules cancéreuses. « Avant, cela se faisait au microscope avec l’œil du médecin. Aujourd’hui, on numérise la lame avec le morceau d’organe et on a un logiciel d’IA qui alerte le médecin lorsqu’il y a une zone douteuse ». Dans l’imagerie médicale, l’IA peut également servir à classer les examens à interpréter par ordre de priorité. On suppose que l’utilisation de l’IA au CHPG va s’accroître d’année en année.

