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    Coupe du monde au Brésil

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    Article publié dans L’Obs’ n°133 (Juin 2014)

     

    Un joueur de l’ASM champion du monde ?

    SPORT / Quatre joueurs de l’AS Monaco disputent la Coupe du monde au Brésil. L’un deux peut-il devenir champion ? C’est la question* posée par L’Obs’ à François Pinet, journaliste sportif sur i>Télé.

     

    João Moutinho (Portugal)
    Son groupe (G) : Allemagne/Ghana/Etats-Unis

    © Photo Stéphane Senaux – ASM-FC.

    Sa saison avec Monaco : « C’est l’une des déceptions de la saison. On parlait de lui comme l’une des futures star de la Ligue 1 (L1) car c’est un joueur international confirmé. Du coup, on attendait qu’il soit plus influent dans le jeu de l’AS Monaco. Bien sûr, on voit son talent et sa qualité technique. Mais à côté de lui, Jérémy Toulalan a été beaucoup plus précieux que lui, même s’ils ne pratiquent pas le même style de jeu. »
    Ses chances de remporter le Mondial : « C’est un titulaire indiscutable de cette équipe du Portugal. Mais tout le monde est un peu inquiet pour Cristiano Ronaldo. Parce que le Portugal sans Ronaldo, c’est 50 % de potentiel en moins. En matches de préparation, Moutinho a été assez bon. Mais son équipe est dans un groupe très difficile. Ils devraient passer le premier tour avec l’Allemagne. Ils peuvent aller en quart de finale. Mais ils n’iront pas plus loin. Car Ronaldo me semble trop fatigué par sa saison. »
    _Propos recueillis par Raphaël Brun

     

    Danijel Subasic (Croatie)
    Son groupe (A) : Brésil/Mexique/Cameroun

     

    © Photo L’Obs’

    Sa saison avec Monaco : « C’est la bonne surprise. Honnêtement, lorsqu’il est arrivé en L1, presque personne ne le connaissait. Ses dirigeants ne voulaient plus de lui. Mais Claudio Ranieri est allé à l’encontre de ses dirigeants qui lui ont mis dans les pattes Sergio Romero, un gardien argentin international.
    Ranieri a maintenu sa confiance à Subasic et j’ai trouvé ça plutôt bien. Car ce joueur m’a vraiment bluffé. Notamment dans les grands matches où il a fait quelques arrêts spectaculaires. D’ailleurs, il aurait dû être nominé parmi les quatre meilleurs gardiens pour le trophée de l’Union nationale des footballeurs professionnels (UNFP). »
    Ses chances de remporter le Mondial : « Après avoir débuté et perdu 3-1 en match d’ouverture contre le Brésil, ça ne met pas forcément en confiance. Mais le reste de ce groupe est assez homogène avec le Mexique et le Cameroun. Donc les Croates peuvent s’en sortir. Grâce à quelques joueurs extraordinaires, comme le milieu de terrain du Real Madrid, Luka Modrić. Mais aussi l’attaquant du Bayern Munich, Mario Mandzukic. Donc ils devraient finir deuxième de leur groupe. Et être éliminés en huitième. »
    _Propos recueillis par Raphaël Brun

     

    Sergio Romero (Argentine)
    Son groupe (F) : Iran/Bosnie/Nigéria/ 9 matches en Coupes en 2014

    © Photo Sonny Folcheri.

    Sa saison avec Monaco : « J’ai vu jouer Romero qui a disputé les matches de Coupe de l’AS Monaco. Et j’ai un souvenir très précis contre Guingamp où il n’a pas été extraordinaire. C’est forcément un joueur qui a des qualités, car il est international. Mais alors qu’il est arrivé à Monaco pour être numéro 1, Claudio Ranieri qui a des principes, l’a installé dans un rôle de numéro 2. Difficile de le juger sur quelques bouts de matches. Sur ce que j’ai vu, il ne m’a pas époustouflé et Subasic méritait largement d’être numéro 1 à Monaco. Et j’ai même été étonné de le voir gardien titulaire de l’Argentine. Même si c’est vrai qu’il n’y a pas dans ce pays une grande tradition de très grands gardiens. »
    Ses chances de remporter le Mondial : « Le problème de l’Argentine, c’est la défense. Car, même sans Carlos Tevez qui joue à la Juve, ils ont une attaque incroyable. Peut-être la meilleure attaque du Mondial avec Gonzalo Higuain (Naples), Lionel Messi (Barcelone), Sergio Agüero (Manchester City) et Ezequiel Lavezzi (Paris-SG). Ils devraient finir premier de leur groupe et jouer en huitième contre la Suisse. En quart de finale, ils peuvent jouer contre l’Allemagne. A chaque fois, on le dit : l’Argentine est un candidat au titre de champion du monde. Donc les voir en demi-finale, voire en finale, c’est très envisageable. »
    _Propos recueillis par Raphaël Brun

     

    James Rodriguez (Colombie)
    Son groupe (C) : Grèce/Cote d’Ivoire/Japon

    © Photo Stéphane Senaux – ASM-FC.

    Sa saison avec Monaco : « En début de saison, Claudio Ranieri a fait comprendre à James Rodriguez qu’il fallait qu’il travaille un peu plus. Même par rapport à Falcao, en termes de rendement, c’est la recrue majeure de Monaco. C’est un joueur très doué, avec un pied gauche incroyable. C’est assez rare de voir des joueurs comme ça en L1. C’est une future star du foot, il n’y a pas de doute là-dessus, c’est un excellent passeur. Il a encore quelques problèmes dans la conclusion de ses actions : il peut marquer plus que ce qu’il a fait cette saison avec 10 buts. Avec la qualité de sa frappe de balle, il pourrait marquer davantage. Il pourrait donc faire très mal lors de la saison 2014-2015. »
    Ses chances de remporter le Mondial : « La Colombie devra d’abord vaincre le choc psychologique lié à l’absence de leur attaquant vedette Falcao, qui s’est blessé au genou avec Monaco. S’ils y parviennent, la Colombie pourrait être l’une des surprises de ce Mondial. Parce que leur effectif est de qualité à tous les postes. En plus de James Rodriguez, ils ont des attaquants très doués, comme Jackson Martinez (Porto). Mais aussi le milieu de terrain Juan Guillermo Cuadrado (Fiorentina), Mario Yepes (Atalanta de Bergame) en défense et le gardien de Nice, David Ospina. Leur groupe est assez homogène. Aucun favori ne se dégage. Ils sont tête de série de ce groupe C, donc ils devraient finir premier. Ils ont la possibilité d’être quart de finalistes. »
    _Propos recueillis par Raphaël Brun

    * L’interview de François Pinet a été réalisée le 6 juin, avant le début de la Coupe du monde au Brésil.

     

    Le Mondial autrement

    MEDIAS / Lassés par le contenu très classique proposé par les médias lors de ce mondial ? France Inter et i>Télé ont décidé de miser sur un traitement de l’information sportive décalé.

    Une « contre-programmation. » C’est ainsi que le producteur et journaliste de France Inter, Philippe Collin, présente son émission spéciale Coupe du monde, Si tu ne vas pas à Rio. Du 28 juin au 14 juillet, de 20h à 21h, Philippe Collin et Xavier Mauduit, proposent un traitement décalé de cette compétition sportive. Avec en duplex du Brésil, le directeur des sports du groupe Radio France, Jacques Vendroux.

    Philippe Collin, Jacques Vendroux et Xavier Mauduit © Photo Radio France Christophe Abramowitz

    « Histoires »
    « Sur Inter on travaille sur une radio faite par des gens qui n’aiment pas le foot et écoutée, la plupart du temps, par des gens qui n’aiment pas le foot, explique Philippe Collin. Donc on a décidé de faire appel à des gens que connaissent nos auditeurs : des artistes et des hommes politiques. On racontera aussi des histoires qui sont en marge des Coupes du monde, car il y a eu des destins extraordinaires. Tout ça sur un ton léger et passionné. » Parmi les invités, France Inter a décidé de miser sur Géraldine Maillet, Akhénaton, Isabelle Nanty, Gilbert Melki, Sylvie Pialat, Julien Doré, Denis Podalydès, François Berléand… Mais aussi des sportifs de haut niveau, comme l’ancien joueur de l’AS Saint-Etienne Dominique Rocheteau, Claude Makelele ou Nicolas Douchez, l’un des gardiens du Paris-SG.

    Culture
    « Je veux qu’un chorégraphe me dise pourquoi il peut voir le footballeur comme un danseur. Ou qu’un cinéaste m’explique pourquoi le football est mal filmé. Et comment on pourrait faire mieux. Je voudrais aussi qu’un metteur en scène vienne nous expliquer la dramaturgie d’un match de football », ajoute Collin.
    Autre point fort de cette émission : évoquer des histoires liées au Mondial. Des histoires avec une dimension culturelle ou politique. « Vincent Duluc vient de sortir un livre sur George Best (1946-20051) dans lequel il raconte plein d’histoires géniales qui sont en interaction avec la vie politique ou la vie culturelle lors de chaque Coupe du monde. Ce sont ces histoires hors normes que l’on raconte dans notre émission. Parce que ça parle aux auditeurs d’Inter », explique Collin.

    « Risques »
    Un exemple : avant 1970, il n’y a aucun carton, ni jaune, ni rouge. Lors de la Coupe du monde 1970, c’est un attaquant chilien, Carlos Caszely, qui prend le tout premier carton rouge. « Il a été surnommé « le rouge » car il s’est opposé à Pinochet (1915-2006) dans les années 1970. Il a fini par partir en exil en Espagne », raconte le journaliste-producteur de France Inter.
    Depuis le Brésil, Jacques Vendroux est épaulé par une équipe composée de Julien Brigot, Matteu Maestracci, Julie Pietri, Cécilia Arbona, Franck Ballanger, Jean Pruneta et du consultant, Claude Le Roy. « Deux journalistes suivent l’équipe de France et deux autres s’occupent des informations générales. Car c’est un pays à risques, donc on ne parlera pas que de football. Pour la première fois, on va commenter les matches sur France Bleu et sur France Info », détaille Jacques Vendroux.

    « Beauf »
    Il faudra aussi lutter contre l’image détestable que véhicule parfois le football. Un véritable challenge pour Philippe Collin qui ne nie pas que « le foot garde une image de « beauf », surtout en France. Parce que l’élite intellectuelle française n’a jamais compris le football. Du coup, elle le considère comme quelque chose de méprisable et de dangereux. Cette élite n’a pas compris que le football ce n’est pas que de la bière, des frites et des mecs qui beuglent. En Angleterre ou en Espagne, les intellectuels ne dénigrent pas le football. » Avant d’ajouter : « C’est détestable de résumer le football à la « beauf attitude. » Parce que c’est un sport populaire, au sens premier du terme. Or, le populaire peut aussi être noble. Aujourd’hui, le football est le dernier endroit où il existe de la mixité sociale. »

    Rugby
    Parler du football autrement à la télévision est encore plus délicat. Les grandes chaines comme TF1 ont adopté un ton d’experts, taillé sur mesure pour séduire les fans de ballon rond. Même chose sur la chaine sportive beIN SPORTS, qui est la seule à diffuser l’intégralité de cet événement, avec 64 matches en direct pour 12 euros par mois. Consultants, analyses, statistiques, tactiques… C’est souvent à celui qui en fera le plus dans la surenchère technique.
    C’est un véritable contrepied qu’a pourtant choisi de faire le journaliste d’i>Télé, Stefan Etcheverry, qui intervient du lundi au vendredi dans la matinale de Bruce Toussaint. Cet ancien rugbyman a joué au milieu des années 1990 avec Clamart en groupe B, l’équivalent de la deuxième division. Il a aussi disputé cinq matches de qualification au poste d’ouvreur avec l’Autriche, pour la Coupe du monde 1999.

    Stefan Etcheverry © Photo iTélé Augustin Détienne

    « Liberté »
    Une expérience de 15 ans dans le rugby qui est un atout : « C’est sans doute parce que le foot n’est pas une passion que j’en parle avec beaucoup de recul, sans entrer dans le débat de la tactique et de la technique. De plus, par rapport au milieu du football, je ne suis maqué avec personne. Ce qui me donne une vraie liberté. » Il le promet : à chacune de ses interventions entre 7 heures et 10 heures (2), il n’emploiera pas ces constructions de phrases toutes faites utilisées par les footballeurs, dopés au média training : « Cela ouvre sur une autre manière de parler du sport et du football. Tout n’est pas écrit, il y a beaucoup de spontanéité aussi. En revanche, les images sont très importantes. Si je trouve une image forte, je pars de ça pour raconter une histoire autour. Mais pas l’inverse. » Ce journaliste qui se lève à 3h30 du lundi au vendredi, a un rêve : « Faire une interview d’un joueur dans laquelle on ne prononcerait pas le mot « football. » Avec un lexique des expressions toutes faites et un gros buzzer sur lequel j’appuierai si le footballeur essaie d’en placer une. Ça rendrait l’interview intéressante. Parce qu’on entend toujours la même chose… »
    _Raphaël Brun

    (1) Le Cinquième Beatles, de Vincent Duluc (Stock), 232 pages, 18,50 euros.
    (2) Stefan Etcheverry intervient du lundi au vendredi sur i>Télé dans le cadre de la Team Toussaint à 7h20 (4 minutes), à 8h (3 minutes) et à 9h20 (3 minutes).

     

    3 questions à…/

    Jacques Vendroux,
    directeur des sports du groupe Radio France

    La France a ses chances au Brésil ?
    Tout dépendra de son 8ème de finale (1). En terminant deuxième de son groupe, les Bleus joueront contre l’Argentine. En finissant premier, ils affronteront le Nigéria.

    Ce sont deux matches très difficiles ?
    Oui. Car le Nigéria est champion d’Afrique. De plus, c’est un pays en guerre : il y aura donc une surmotivation pour offrir une image positive de leur pays qui se déchire. Comme l’avait fait Drogba et la Côte d’Ivoire en 2010. Ensuite, la France devrait disputer un quart de finale contre l’Allemagne. Les Allemands sont très moyens actuellement. Donc c’est jouable.

    Un joueur de l’AS Monaco pourrait gagner la Coupe du monde ?
    João Moutinho et le Portugal ont une vraie chance. Sinon je crois surtout dans le Brésil. Mais aussi dans l’Angleterre. Ils se plantent tout le temps, mais sur un malentendu… On ne sait jamais. En tout cas, ce sera plus compliqué pour l’Argentine que pour le Portugal. Ces 30 dernières années, la logique a toujours été respectée. Le champion du monde n’a jamais été une équipe surprise.
    _Propos recueillis par Raphaël Brun

    (1) Cette interview a été réalisée le 6 juin.

     

    Entre fièvre du foot et fièvre sociale

    SOCIETE / Stades trop chers, inégalités sociales, ouvriers morts sur les chantiers, populations déplacées… Pendant son Mondial, le Brésil est sous tension.

    INTERROGATIONS/Des interrogations subsistent concernant le devenir des stades de Brasília, Cuiabá (notre photo) et Manaus. © Photo FIFA

    8,5 milliards d’euros. C’est la somme dépensée par le Brésil pour organiser son Mondial. Trois fois plus que l’Afrique du Sud en 2010 et plus du double que l’Allemagne en 2006 et que le Japon-Corée en 2002. Une somme qui choque beaucoup de Brésiliens.

    Facture
    En juin 2013, des millions d’entre eux ont manifesté pour demander des services publics « qualité FIFA » et dénoncer une facture pour ce Mondial qu’ils jugent délirante. Hôpitaux, collèges, logements, transports publics… 85 % des Brésiliens sont aujourd’hui des citadins. Entre 2003 et 2011, sous la présidence de Lula, 40 millions de Brésiliens ont quitté la pauvreté pour intégrer la classe moyenne. Mais les inégalités se creusent toujours. Et le salaire mensuel moyen reste bloqué à 600 euros, alors que l’inflation a atteint 6 % en 2013.

    Promesses
    « Bien sûr que le Brésil a changé, souffle le journaliste et écrivain Pierre-Louis Basse. Mais en même temps, il y a une corruption endémique et une jeunesse qui est inquiète. Nous, on mange. Eux, ils s’inquiètent pour manger et éduquer leurs enfants… » En face, le gouvernement de Dilma Rousseff ne parvient pas à convaincre. Les promesses de retombées économiques restent hypothétiques pour beaucoup de Brésiliens. Exemple : la FIFA a verrouillé les abords du stade du Mondial. Aucun commerçant ambulant ne sera autorisé pour favoriser les ventes des sponsors de cette Coupe du monde, notamment les marques de bières et de soda.

    « Privatisation »
    Le gaspillage d’argent public est aussi un point chaud de ce dossier. Alors que la FIFA réclamait 8 stades, le Brésil en a construit ou modernisé 12. Neuf ouvriers sont morts sur les chantiers. Des milliers de pauvres ont été déplacés, parfois de force. Et l’ardoise pour ces stades a atteint 2,6 milliards d’euros, avec un dépassement de 36 % imputé à une demande de mise aux normes de la FIFA. Surtout que des interrogations subsistent concernant le devenir de certains stades après le Mondial. Notamment Brasília, Cuiabá et Manaus qui n’ont pas de clubs de niveau suffisant pour remplir les gradins. « Les Brésiliens refusent aussi le processus de privatisation du stade Maracanã pour une revente à la FIFA », ajoute Pierre-Louis Basse.

    « Cocardier »
    Reste à savoir si les grèves et les manifestations seront contenues jusqu’à la finale, le 13 juillet. « Tant que le Brésil sera qualifié, la Coupe du monde se passera bien. Si le Brésil est éliminé en quart de finale ou en demi-finale, il peut y avoir une explosion sociale. Car il y a toujours un côté très cocardier chez les Brésiliens », estime le directeur des sports du groupe Radio France, Jacques Vendroux. Des mouvements sociaux qui n’étonnent pas Pierre-Louis Basse : « Aujourd’hui, le foot est tellement globalisé et mondialisé qu’il est devenu un abcès de fixation pour les mécontentements. Cet hiver, on a vu en Espagne des groupes de supporters manifester contre les salaires des joueurs, tout en réclamant des moyens pour les hôpitaux. A Barcelone notamment. »

    « Ronaldo »
    Est-ce que les joueurs seront sensibles à ces problèmes sociaux ? Le producteur et journaliste de France Inter, Philippe Collin, l’espère : « Il pourrait y avoir des actions symboliques lancées par des équipes ou des joueurs importants pour rappeler qu’eux aussi viennent de milieux modestes. Et qu’ils sont touchés par les problèmes sociaux des Brésiliens. J’aimerais par exemple que Cristiano Ronaldo fasse quelque-chose. Mais je sais que je rêve un peu… »
    _Raphaël Brun

     

    « Une défiguration »

    INTERVIEW / Le journaliste et écrivain, Pierre-Louis Basse, publie un livre (1) dans lequel il raconte les 11 buts qui ont changé sa vie. Et porte un regard critique sur l’évolution du football.

    PRODUIT/«J’ai voulu écrire sur la rareté du sport, à un moment où le football n’était pas encore devenu un produit. » Pierre-Louis Basse. Journaliste et écrivain. © Photo Francesca Mantovani – Opale – Editions Robert Laffont

    L’origine de votre livre ?
    On vit une époque de massification et de spectacle quasi-hystérique : désormais, on peut voir près de 1 000 buts chaque week-end. On est englouti par l’image. J’ai donc voulu écrire sur la rareté du sport, à un moment où le football n’était pas encore devenu un produit. Aujourd’hui, le foot est un produit. Et moi, ça me dérange.

    Pourquoi ?
    Ce qui me gêne, c’est la financiarisation d’un spectacle au départ universel et populaire. Aujourd’hui, si vous n’êtes pas abonné à une chaine de télé payante, vous ne pourrez pas voir tous les matches de ce Mondial. Vous ne verrez pas Mexique-Cameroun. Donc la Coupe du monde, qui est un événement populaire qui ne revient que tous les 4 ans, nous échappe. Tout ça est à la fois préoccupant et inquiétant.

    Le spectacle sportif a beaucoup changé ?
    On est désormais dans l’uniformisation et la répétition. Avec notamment la Ligue des champions, qui permet de voir chaque printemps quelques grands clubs. Mais ces grands clubs n’ont plus rien à voir avec la masse des autres clubs. On est dans un système à deux, voire à trois vitesses. Tout ça m’attriste.

    Vous ne regardez plus le foot alors ?
    Je suis aussi un bon spectateur. Je suis content de voir des matches avec des joueurs comme Diego Costa ou Lionel Messi. Ou de voir des matches du Real Madrid et de Barcelone.

    Le Brésil vous fait toujours rêver ?
    Il y a quelque chose qui a à voir avec la défiguration. Le Brésil voit ses joueurs partir de plus en plus jeune en Europe. Or, le Brésil s’était construit contre le football européen, avec des dribbleurs qui étaient des enfants ou des petits enfants d’esclaves, plein de roublardise. Il y avait du génie et de l’improvisation.
    Aujourd’hui, les Brésiliens imitent de plus en plus les joueurs européens. Résultat, le Brésil a perdu son jeu. Ce n’est pas moi qui le dit. Ce sont les plus grands, comme Zico.

    Que faire ?
    Il faudrait des lois qui empêchent de voir des enfants de 5 ou 6 ans de signer un premier contrat dans un club. Voir le fils de Djibril Cissé signer un contrat à 8 ans avec le club anglais de Crewe Alexandra, qui joue en 3ème division anglaise, franchement, c’est grotesque.

    Comment vous avez sélectionné vos 11 buts ?
    Ce ne sont pas forcément les plus beaux ou les plus spectaculaires. Mais ils sont inséparables de moments en famille, d’une mémoire collective et d’une époque. L’idée, c’est aussi de creuser la mémoire, l’enfance et le passé. Ce n’est pas forcément un passé lointain, puisque j’ai sélectionné un but de Zidane.

    L’image de l’équipe de France est durablement salie ?
    Si l’équipe de France gagne, son image sera réparée. S’ils perdent, on les trainera encore dans la boue. Tout ça est assez ridicule. C’est beaucoup plus complexe que ça. Il faut faire attention à l’emballement médiatique.

    C’est-à-dire ?
    Pendant les qualifications pour cette Coupe du monde, après le match aller contre l’Ukraine, on jetait l’équipe de France aux orties. Et une semaine plus tard, on les encensait. Or, c’est aussi le rôle d’un journaliste que de savoir faire preuve de mesure. Mais, nous ne vivons pas un monde de mesure. Un joueur comme Patrice Evra n’est pas le fils d’Al Capone, ni celui de Mozart. Arrêtons les excès !
    _Propos recueillis par Raphaël Brun

    (1) Mes seuls buts dans la vie, de Pierre-Louis Basse (Nil), 128 pages, 14,50 euros.

    « Le gouvernement brésilien aura du mal à empêcher les manifestations »

    INTERVIEW / Professeur d’esthétique à Paris-X-Nanterre, Marc Perelman(1) décrypte pour L’Obs’ les enjeux sociaux, symboliques et politiques de la Coupe du monde au Brésil.

    CONSCIENCE/« Les Brésiliens se sont aperçus que l’argent de l’Etat était surtout destiné à la Coupe du monde. Notamment pour les travaux dans les stades. Une prise de conscience politique assez étonnante a eu lieu. » Marc Perelman. Professeur d’esthétique. © Photo Adrian Crispin

    A quand remonte la passion du Brésil pour le foot ?
    C’est plus récent que ce que l’on croit. D’ailleurs, le lieu où le football a émergé, ce n’est pas le Brésil, mais l’Europe. Et principalement l’Angleterre au milieu du XIXème siècle. C’est ensuite que le football s’est exporté vers l’Amérique Latine. La première Coupe du monde s’est déroulée en Uruguay en 1930.

    C’est vrai qu’au Brésil, de 1920 à 1940, c’était plutôt le joueur blanc qui était mythifié ?
    Il a fallu attendre les années 1950 et l’éclosion de Pelé pour que le joueur de football de couleur soit adulé au Brésil. Avant c’était plutôt l’Uruguay qui était reconnue. En 1958, Pelé a remporté sa première Coupe du monde alors qu’il n’a que 17 ans. C’est à partir de là que le football a changé de dimension au Brésil.

    A partir de 1958, en quoi la perception des Brésiliens change ?
    Comme l’a récemment déclaré Pelé, la « Seleção » c’est le sang de la nation. Du coup, l’équipe de foot devient le Brésil lui-même. Cela prend racine dans un fond religieux très important au Brésil, où le catholicisme est largement majoritaire. L’identification à l’équipe en est facilitée au point que l’on parle du foot au Brésil comme d’une religion.

    D’un point de vue symbolique, que représente le football pour le Brésil ?
    Jusqu’à présent, on avait l’impression que le football était le symbole du Brésil lui-même. En prononçant le mot « Brésil », on pense immédiatement au football. Mais les choses évoluent.

    De quelle manière ?
    Depuis l’an dernier, une fraction importante de la population manifeste. Il s’agit plutôt de jeunes gens éduqués, de la petite bourgeoisie urbaine, d’étudiants, de professeurs… En revanche, le prolétariat n’est pas vraiment impliqué.

    Pourquoi ces manifestations ?
    D’abord pour obtenir des transports corrects et abordables. Ensuite, l’éducation et la santé sont venues s’ajouter aux préoccupations de ces Brésiliens. Mais ils se sont aperçus que l’argent de l’Etat était surtout destiné à la Coupe du monde. Notamment pour les travaux dans les stades. Une prise de conscience politique assez étonnante a eu lieu.

    C’est rare ?
    Cela fait 40 ans que je travaille sur ces questions et j’ai rarement vu un pays où les gens se mettent à manifester durement contre une compétition de cette envergure. Les Brésiliens protestent contre la rénovation des 12 stades (2). Surtout que la FIFA n’en demandait que 8. Mais le Brésil a décidé de faire des travaux sur 4 stades supplémentaires. Du coup, le secteur du BTP est très intéressé par cette Coupe du monde et aussi par les Jeux Olympiques d’été de Rio 2016.

    Il y aura des manifestations pendant cette Coupe du monde ?
    Le gouvernement aura du mal à les empêcher. En tout cas, la FIFA met une pression terrible sur le gouvernement brésilien. D’ailleurs, ils les rendront responsables de ce qui se passera. Voilà pourquoi le gouvernement fait appel à 157 000 policiers et militaires pour sécuriser ce Mondial. C’est carrément une armée. Les côtés sont militarisées, avec des bateaux, des avions et même des drones.

    La grande crainte pendant cette compétition ?
    La grande crainte, c’est ce qui pourrait se passer dans les favelas. Autour de certains stades, des favelas ont été détruites. Des gens n’ont pas été relogés ou envoyés à des dizaines de kilomètres de chez eux. Tout cela se déroule dans des conditions sociales dramatiques. Pourtant, pour le moment, la population concernée réagit assez peu.

    L’expérience, unique dans la société brésilienne, du sentiment d’égalité à travers le foot est abîmé ?
    Il y a une rupture. Après, je ne sais pas comment cela va évoluer. Depuis 1 an, les manifestations restent importantes : chez les enseignants, et même dans la police… Fin mai, le car de l’équipe du Brésil a même été bloqué par des manifestants !

    C’est allé loin ?
    Tout ce qui représente l’événement est remis en cause. L’équipe du Brésil, les stades, mais aussi les organisations institutionnelles, comme la FIFA. Avec des slogans du genre « FIFA go home ! (3) ». Ces Brésiliens ont le sentiment d’avoir été trompés par le gouvernement de la présidente de la République, Dilma Rousseff.

    Le football n’est plus un régulateur social au Brésil ?
    En général, lorsqu’il y a une compétition de football internationale, l’équipe nationale devient le pays. On ne parle plus de l’équipe du Brésil mais du Brésil. Mais pour le moment, il y a un coup d’arrêt.

    Mais on dit que le foot permet de gommer les inégalités ?
    Cela fait partie des thèmes que la FIFA met en avant, avec notamment la lutte contre le racisme. Le secrétaire général de la FIFA, Jérôme Valcke, dit que « l’essence du football, c’est l’identification. » Pour l’instant, ça fonctionne.

    Le foot ne permet pas de lutter contre le racisme ?
    C’est l’un des thèmes de la FIFA. Mais il y a aussi le développement durable, la lutte contre la pollution, les stades écolos… Mais je n’y crois pas beaucoup. Le football est au contraire le lieu du racisme.

    Pourquoi ?
    Parce qu’il y a beaucoup de nationalisme dans le football. Ce n’est pas un lieu d’émancipation, ni d’intelligence des uns vis-à-vis des autres. C’est au contraire un lieu où des formes de violence se mettent en œuvre. Il suffit que dans une équipe il y ait une minorité visible pour qu’ils deviennent des boucs émissaires en cas de défaite. Du coup, au final, le football ne calme pas le racisme. Au contraire, il exacerbe les nationalismes et les rivalités.

    Vous n’exagérez pas un peu ?
    Non car les stades sont des lieux où l’extrême droite trouve des formes de représentation importantes. On l’a vu en France avec le PSG et certains de ses supporters.

    Le Brésil est le pays qui a le plus grand nombre de morts suite à des violences entre supporters ?
    C’est exact. Des groupes de fans ressentent un sentiment d’adhésion total pour une équipe censée les représenter. Ces supporters vivent par procuration à travers le club, l’équipe et les joueurs. Ils forment une sorte de famille reconstituée autour de leur équipe. Du coup, les autres équipes sont vues comme de véritables ennemis.

    Ces supporters peuvent tuer ?
    Oui. L’an dernier, il y a eu officiellement 30 morts. Officieusement, cela doit être beaucoup plus. Sans parler des centaines de blessés. Et il y a eu des scènes d’une incroyable violence.

    Un exemple ?
    En juillet 2013, dans le nord du Brésil, à Pio XII dans l’Etat du Maranhão, lors d’un match amateur, un arbitre d’à peine 20 ans a été décapité par une foule totalement hystérique. Il avait auparavant poignardé un joueur qui n’acceptait pas le carton rouge qu’il lui avait adressé.

    Il existe d’autres formes de violence ?
    Bien sûr. Car la violence n’est pas que physique. Il y a aussi ce qu’on entend et ce que l’on voit : les insultes pendant tout le match, les drapeaux avec des têtes de mort… En Italie, des supporters viennent avec des civières ! En Algérie, au Maroc, en Tunisie ou en Egypte, on parle de climat de guerre civile avant, pendant et après certains matches.

    Les salaires des footballeurs brésiliens sont un frein à l’identification du grand public ?
    Non. Au contraire, beaucoup de gens pensent que l’on peut s’en sortir grâce au football, qui est alors vu comme un ascenseur social. Du coup, il y a une sorte de fierté. Et même si on entend dire que les gens sont choqués par ces salaires, au fond, tout cela continue plus que jamais de faire rêver. Plus les joueurs gagnent de l’argent, plus ils sont vus comme des héros.

    Au Brésil, beaucoup de joueurs pauvres sont devenus riches grâce au foot ?
    Contrairement à la France ou à l’Europe, en Amérique Latine, les joueurs ne viennent pas forcément de milieux pauvres. Il y a beaucoup d’anciens étudiants qui deviennent professionnels.

    Le gouvernement brésilien joue gros pendant cette Coupe du monde ?
    Le gouvernement brésilien prend des coups en permanence. Mais ce gouvernement est aussi prisonnier ce que la FIFA lui dicte. Notamment à travers la loi générale de la Coupe du monde. En mars 2012, le parlement brésilien a voté ce texte qui impose au Brésil une série de directives.

    Lesquelles ?
    La liste est longue. Mais la FIFA a imposé que de l’alcool soit vendu dans les stades, car l’un de ses partenaires officiels vend de la bière. Autre obligation : que dans les villes hôtes, les salariés ne travaillent pas les jours de match. Ou la fermeture de quelques 300 000 petits commerces situés dans un rayon de 2 km autour des 12 stades. Ce qui a provoqué de longs débats et pas mal de réactions.

    Un exemple ?
    L’ancien champion du monde brésilien Romario (4) a dit que le vrai chef du gouvernement du Brésil n’est pas Dilma Rousseff, mais Sepp Blater, le patron de la FIFA. Car la FIFA impose clairement ses vues au Brésil.
    _Propos recueillis par Raphaël Brun

    (1) Le Sport Barbare, critique d’un fléau mondial, de Marc Perelman (Michalon), 208 pages, 16 euros.
    (2) L’investissement du Brésil est estimé à près de 12 milliards d’euros, dont un quart pour la construction ou la rénovation des douze stades de cette Coupe du monde.
    (3) « FIFA rentre chez toi ! »
    (4) En décembre 2013, Romario, l’ancien attaquant du Brésil devenu député, a déclaré : « La vraie présidente du Brésil, ce n’est pas Dilma Rousseff, c’est la FIFA. Elle pisse sur l’argent public, il y a un manque de respect, de scrupules. »

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