Le nombre de Français résidant à Monaco a considérablement baissé ces dernières décennies. Comment expliquer ce déclin significatif ? Christophe Pisciotta, président de l’Union des Français de l’Étranger-Monaco (UFE-Monaco) et conseiller élu des Français de l’étranger pour Monaco partage son analyse sur les causes et les pistes pour préserver cette communauté historique.
L’Institut Monégasque de la Statistique et des Études Économiques (IMSEE) a publié des données montrant que la proportion de Français résidant à Monaco est passée de 60 % de la population en 1962, à seulement 22 % en 2023. Quelle a été votre réaction en voyant ces chiffres ?
Nous déplorons évidemment cette évolution, même si elle n’est pas surprenante… Lors des réunions du Conseil consulaire, ce sujet revient constamment. Régulièrement, nous entendons parler de familles confrontées à des difficultés pour se loger et parfois contraintes d’envisager de quitter le territoire monégasque. Sans parler des loyers qui augmentent de manière excessive, ou encore des jeunes qui souhaitent quitter le domicile familial mais qui ne parviennent pas à trouver un premier logement en Principauté. C’est une problématique ancienne et récurrente, à laquelle, malheureusement, les élus des Français de Monaco ne parviennent pas toujours à apporter de solution à chaque cas. Cette situation reste une source majeure de préoccupation pour la population.

Comment expliquer la baisse significative du nombre de Français résidant sur le territoire monégasque ?
Plusieurs facteurs contribuent à cette baisse. Le vieillissement de la population joue un rôle majeur. Dans les années 1930, 1940, 1950, de nombreux Français ont pu s’installer à Monaco avec des conditions favorables du marché de l’immobilier. Ils ont pu acquérir des logements dans le secteur privé à des prix abordables ou ont bénéficié de logements à loyer encadré. Après leur décès, leurs descendants sont souvent contraints de se séparer de ces logements, souvent car ils ont fait leur vie ailleurs. Ces appartements sont alors remis sur le marché privé, tandis que pour les logements à loyers modérés, ils sont redistribués à d’autres bénéficiaires du secteur protégé selon des règles bien précises. Enfin, les jeunes diplômés français du pays ne reviennent que rarement travailler à Monaco, ce qui accentue le phénomène.
Pourquoi les jeunes diplômés français de Monaco ne reviennent pas en Principauté ?
Les raisons, là encore, sont multiples. Grâce à la qualité de l’enseignement à Monaco, ces jeunes intègrent souvent des universités ou de grandes écoles. Ils quittent donc la Principauté pour poursuivre leurs études, parfois pendant trois à cinq ans, voire plus selon leur parcours. Nous avons constaté que plus un jeune passe de temps éloigné de Monaco, moins il est enclin à y revenir. Ceux qui suivent des études courtes, comme un bac +2, restent généralement attachés à la Principauté, mais ceux qui poursuivent des cursus plus longs s’installent souvent ailleurs. Un autre facteur important est qu’il était, jusqu’à récemment, compliqué pour ces jeunes d’effectuer des stages à Monaco en raison de l’absence de cadre légal clair. Cette difficulté concernait surtout les jeunes étudiant hors des Alpes-Maritimes. Heureusement, une nouvelle loi adoptée récemment par le Conseil national, facilitera désormais l’accueil des stagiaires dans les entreprises monégasques. C’est une avancée significative pour encourager les jeunes à se reconnecter avec Monaco.
De plus, une fois leurs études terminées, ces jeunes ne parviennent pas à se loger à Monaco…
Effectivement. Certains jeunes acceptent de vivre temporairement chez leurs parents, mais rapidement, ils cherchent tout de même à s’installer de façon autonome. Ce qui est bien légitime. Or, on le sait, il est de plus en plus difficile de trouver des appartements à Monaco car les logements à loyers encadrés se raréfient et les logements privés sont financièrement inaccessibles pour la plupart des jeunes actifs, notamment en début de carrière. Le salaire nécessaire pour louer même un simple studio dépasse largement ce que peuvent espérer gagner ces jeunes dans leurs premières années professionnelles. Cette situation les contraint donc à partir vivre ailleurs.
Il y a donc en quelque sorte une fuite des cerveaux ?
Oui. On constate aussi que de nombreux jeunes diplômés, de plus en plus qualifiés, cherchent des opportunités professionnelles à la hauteur de leurs compétences. Ils souhaitent intégrer des entreprises qui offrent à la fois des perspectives immédiates et une évolution de carrière. À Monaco, les entreprises capables de répondre à ces attentes sont plutôt rares. En effet peu de postes sont disponibles pour les jeunes diplômés dans les secteurs spécialisés, comme la finance ou le high-tech. Certes, il y a quelques entreprises d’excellence, mais elles recrutent souvent leurs talents à l’extérieur.
Comment la Principauté pourrait-elle garder ces jeunes diplômés ?
Le gouvernement a mis en place une initiative intéressante : la Commission d’insertion des jeunes diplômés. Elle destinée à aider les jeunes monégasques mais aussi ceux ayant des attaches avec la Principauté. Je note qu’il y a toutefois un différentiel pour les bourses d’études. Les Monégasques bénéficient de différentes aides, de bourses d’études et d’aide au logement. Les enfants du pays d’origine française, bien que résidents, n’ont pas accès à ces aides dans les mêmes proportions. Une idée pourrait être d’élargir ces aides aux jeunes enfants du pays, en misant sur le fait qu’ils y reviennent après leurs études.
Les enfants du pays français, nés et ayant toujours vécu à Monaco, ont obtenu un avantage fiscal plutôt très avantageux en 2014 : l’exonération de leurs impôts sur le revenu. Cet avantage fiscal n’a pas freiné le départ des Français de Monaco ?
Pas vraiment. Car cet avantage fiscal ne représente en réalité qu’une économie de quelques milliers d’euros par an. Or, face à des loyers privés prohibitifs, cet avantage devient négligeable. Les prix de l’immobilier ont tellement flambé de ce côté de la frontière que cette économie fiscale ne change rien.
Selon l’IMSEE, environ 814 Français ont quitté Monaco entre 2016 et 2023. A-t-on des informations sur leur âge au moment de leur départ ?
Non, les statistiques disponibles ne fournissent pas de détails par tranche d’âge. Seulement un chiffre global.
Géraldine Motillon, présidente de l’association des enfants du pays, récemment élue présidente du Conseil consulaire, a souvent déploré le fait que le gouvernement n’ait pas tenu ses promesses en matière de logement des enfants du pays… Les projets Villa Ida, Lucioles, Villa del sole par exemple ont été mis en avant sans que rien n’aboutisse. Vous partagez cette colère ?
Je souhaite avant tout préciser que mon rôle est de soutenir tous les Français de Monaco, qu’ils soient présents depuis toujours ou seulement depuis quelques années en Principauté. Mais il est effectivement essentiel de mettre un accent un peu plus fort sur les enfants du pays car ils ont un attachement et une histoire particulière avec Monaco. Cela dit, chaque pays a sa propre vision de l’aide sociale. En Principauté, le gouvernement a largement investi pour loger les Monégasques, sinon, ils ne pourraient plus habiter dans leur propre pays. Il semble difficilement envisageable d’étendre cette aide à toutes les nationalités résidant en Principauté. Cela dit, il est important que le dialogue avec les autorités monégasques continue de façon à trouver des solutions concrètes pour conserver cette communauté historique, afin qu’elle puisse continuer à résider à Monaco où elle a de fortes attaches.
Justement, l’association des enfants du pays a suggéré par exemple de créer une zone franche dans les communes voisines pour loger les enfants du pays tout en conservant les avantages fiscaux qu’ils possèdent. Que pensez-vous de cette idée ?
C’est une idée que nous avons souvent évoquée depuis Monaco, notamment avec nos élus, sénateurs et députés Français de l’étranger. L’objectif serait de construire des immeubles dans des zones spécifiques, financés par l’État monégasque ou des promoteurs privés. Ces logements permettraient aux enfants de parents résidant à Monaco de s’y installer tout en conservant les avantages fiscaux liés à leur domicile monégasque. Cependant, du côté français, les responsables politiques estiment que cette solution est inapplicable. Ils jugent qu’il serait injuste de loger un Français de Monaco, exonéré d’impôts, à côté d’un Français de France soumis à une fiscalité nationale.
L’association des enfants du pays propose une autre solution : attribuer aux enfants du pays les logements domaniaux refusés plusieurs fois par les Monégasques car ils les jugent peu attractifs ?
Cela pourrait effectivement être une solution. D’autant que nous avons à présent une définition légale des enfants du pays. On pourrait aussi envisager d’indexer le loyer sur les revenus, ou appliquer une majoration spécifique pour les enfants du pays par rapport aux Monégasques. Il y aura toujours des Français ayant un besoin urgent de logement qui pourraient se tourner vers ces appartements.
Les Français de Monaco sont-ils en colère ou ressentent-ils un sentiment d’injustice face à cette contrainte de quitter le territoire monégasque ?
Malheureusement oui. Mais ils sont également résignés. Ils savent que c’est ainsi que le système fonctionne et que, même si des solutions existent, peu semblent être sérieusement envisagées.
Y a-t-il aussi un manque de volonté politique sur ce sujet ?
Certainement. Les promesses faites en matière de logement, y compris celles qui ont fait la Une des journaux, n’ont jamais été concrétisées. Cela s’explique sans doute par des raisons légitimes, mais aucune alternative viable n’a été mise en avant à ce jour.
Avec toutes ces difficultés évoquées, doit-on craindre un déclin constant du nombre de Français à Monaco ?
C’est une inquiétude largement partagée. Le risque est de perdre peu à peu ce qui fait l’âme de Monaco : une culture française profondément enracinée, qui se mêle harmonieusement à celle des Monégasques et à d’autres communautés historiques, comme les Italiens ou les anglophones. Cette diversité est une richesse. Cependant, on craint qu’un jour, l’attachement au territoire ne soit plus un critère et que seules des considérations purement financières entrent en ligne de compte.
Voit-on encore des entrepreneurs français s’installer en Principauté ?
Oui, des industriels français se sont installés à Monaco ces dernières années mais de manière très discrète.
Pourquoi ont-ils choisi Monaco ?
Tout d’abord, sur le plan personnel, le cadre de vie et la sécurité jouent un rôle crucial. Ensuite, la Principauté offre certaines conditions fiscales avantageuses. A titre d’exemple l’absence de droits de succession en ligne directe. Et enfin sur le plan professionnel, Monaco est une place financière et économique dynamique et attractive ; le marché de l’emploi est actif et attire les personnes de la région économique voisine. Il y a une stabilité économique et politique.
Pouvez-vous préciser dans quels secteurs ces industriels travaillent ?
Les Français qui s’installent ici recherchent une certaine confidentialité. Je ne préfère donc pas entrer dans les détails.
Est-il normal selon vous que seuls les Monégasques puissent voter aux élections municipales ou au Conseil national ? Seriez-vous favorable à ce que les Français et les étrangers vivant à Monaco depuis plusieurs décennies par exemple, puissent voter à une élection ?
Oui, à certaines élections, cela pourrait avoir du sens, notamment au niveau communal, car cela touche directement la vie quotidienne de tous. Les Français résidant depuis longtemps à Monaco pourraient non seulement voter, mais aussi être élus. C’est une pratique courante dans plusieurs pays européens. Il n’y a pas une grande différence entre un « enfant du pays » et un Monégasque : ils ont grandi ensemble, ont été à l’école ensemble et leurs familles se côtoient depuis des générations. La seule différence apparaît au moment de voter, en raison du passeport.
Faudrait-il selon vous fixer une durée minimale de résidence pour obtenir ce droit ?
Cela me semble raisonnable. Par exemple, une durée de résidence de 10 ou 15 ans pourrait être une bonne base. En effet il me semble logique qu’un résident qui obtiendrait un droit de vote soit parfaitement intégré dans la communauté dont il partage le destin.
