Avec l’essor du nombre de chiens en Principauté, porté notamment par la livraison de grands ensembles immobiliers qui concentrent des centaines de foyers dans un même quartier, les incivilités liées aux déjections canines non ramassées prennent une nouvelle ampleur. Le phénomène est d’autant plus visible que les revêtements actuels, plus minéraux et plus clairs, marquent davantage et renforcent l’impression de saleté. Le débat sur le besoin de créer des espaces canins dédiés, le nettoyage et, surtout, la responsabilisation et la sanction des propriétaires est relancé.
Tout commence par une colère partagée sur les réseaux sociaux… Celle de Franck Lobono. En novembre 2025, l’élu a publié une photo où l’on voit un petit cheminement piéton en Principauté souillé, accompagné du commentaire suivant : « Il ne manque que l’odeur ! Voilà plus de 24 heures que c’est en “ sale état “… Que l’on ne nous dise pas que les rues sont propres à Monaco et lavées ! » Le conseiller national rajoute que l’endroit en question est « collant, couvert d’urine et d’excréments depuis plus de 24h, sans le moindre nettoyage ! ». Une publication qui a aussitôt déclenché une série de commentaires. « J’ai eu des dizaines et des dizaines de messages y compris des courriers qui sont arrivés au Conseil national. Je ne m’y attendais pas du tout », s’étonne-t-il.
Incivilités des propriétaires de chiens
Un point fait visiblement consensus : les déjections canines non ramassées sont de plus en plus nombreuses. Lors des débats budgétaires en décembre dernier, l’élue Nathalie Amoratti-Blanc décrit une situation récurrente avec des déjections laissées sur les trottoirs, les pelouses, les jardins et, plus largement, dans l’espace public. « Dans un territoire aussi dense et fréquenté que le nôtre, ce n’est pas acceptable. » Cette conseillère nationale, propriétaire de deux chiens, insiste sur les limites de la seule réponse par le nettoyage. Les agents de la SMA ne peuvent pas être partout, ni tout reprendre en permanence. Leur action, dit-elle, doit s’accompagner d’une responsabilisation plus forte des maîtres. Or, malgré les outils déjà en place (distributeurs de sacs, campagnes de sensibilisation) et le travail unanimement salué des agents de propreté, le constat reste le même : « Force est de constater que les dispositifs mis en place actuellement ne suffisent plus à enrayer ces incivilités. »
Plus d’espaces dédiés aux chiens
À cette difficulté s’ajoute un facteur plus structurel : l’augmentation du nombre de chiens à Monaco. Franck Lobono relie ce phénomène aux grands ensembles immobiliers livrés ces dernières années (Apolline, Engelin, Honoria, ainsi que les tours Elsa et Réséda). « Il y a des centaines de foyers et donc des centaines de chiens dans un même quartier », observe-t-il. Selon lui, le problème ne se réduit pas au ramassage, il pose aussi la question de l’organisation de l’espace. « Si à l’avenir, on n’arrive pas à imaginer ces grands ensembles avec des zones dédiées aux chiens, on ne va pas évoluer », insiste l’élu, rappelant une évidence du quotidien : « les chiens sortent plusieurs fois par jour ». Même lorsque le nettoyage est effectué, l’effet peut donc être de courte durée. D’où sa proposition : intégrer, dès la conception, des espaces dédiés. « Est-ce qu’on peut envisager des constructions d’ensembles d’immeubles, mais accompagnées de jardins, d’espaces canins, pour éviter cela ? », demande-t-il. En réponse, le conseiller-ministre à l’équipement, l’environnement et à l’urbanisme, Céline Caron-Dagioni a assuré que cette idée de créer des parcs canins dans des zones à forte densité résidentielle est déjà sur les rails au sein de ses services. « Dans les nouveaux programmes, nous essayons de créer des parcs canins par quartier. Bien que ce ne soit pas simple, nous essayons de trouver des espaces », a-t-elle assuré tout en rappelant qu’il existe aussi « des dispositifs urbains, du mobilier facilement déployable », comme des urinoirs pour chiens (canisette).
Des revêtements minéraux qui tâchent davantage
De son côté, le président du Conseil national, Thomas Brezzo, invite aussi à regarder les causes plus matérielles de cette impression de saleté. Selon lui, l’évolution des revêtements joue un rôle direct. « Avant les trottoirs étaient tous en céramique rouge, alors qu’aujourd’hui, les sols sont de plus en plus minéraux, blancs. Forcément, ça tâche beaucoup plus vite », constate-t-il. L’élu souligne également l’impact possible des méthodes de nettoyage. « Ce n’est pas une critique envers les services opérationnels de la SMA mais la dégradation de la propreté est peut-être liée à l’usage des eaux grises ou à des changements d’appareils. » En réponse aux diverses remarques, le gouvernement a assuré avoir renforcé les moyens de la Société Monégasque d’Assainissement (SMA). Les crédits alloués ont été augmentés de plus de 20 % au cours des deux dernières années. La ministre a aussi mis en avant le travail conduit « très étroitement » avec la SMA, notamment à travers des actions de communication. Elle cite la campagne du « super chien », largement commentée : « Certaines personnes m’ont dit que c’était un peu ridicule, mais l’objectif n’était pas de dramatiser, mais de sensibiliser à ces incivilités », explique-t-elle. Et d’ajouter : « À force de campagnes, de pédagogie et de travail de terrain, on essaie de mobiliser la population pour nous accompagner, aider les agents de la SMA, et aussi mettre à l’honneur ce personnel, qui ne ménage pas sa peine au quotidien. »La question des matériaux utilisés dans l’espace public a également été abordée. Le gouvernement rappelle que les revêtements font l’objet d’une validation par la Direction de l’aménagement urbain, en particulier sur leur capacité à être nettoyés correctement et sur leur adhérence. « Il nous arrive très fréquemment de refuser certains revêtements parce qu’ils marquent, parce qu’ils ne sont pas adaptés, parce qu’ils glissent, ou parce qu’ils provoquent des difficultés de nettoiement trop importantes », souligne la ministre, avant de conclure : « C’est donc un travail de tous les instants, et nous partageons l’idée que la ville doit rester propre. La propreté à Monaco n’est pas un luxe, c’est une obligation. »
Des élus demandent un tour de vis sur les sanctions
Qu’en est-il de la répression ? Certains élus n’hésitent pas à défendre une approche plus offensive, axée sur la verbalisation : « On a la possibilité d’avoir des caméras et on a une super brigade de policiers à vélo qui peut à tout moment intervenir. Ils sont très efficaces, pourquoi ne pas s’en servir ? », a notamment ajouté l’élue Marine Hugonnet-Grisoul. Elle estime que la fermeté « et notamment l’application d’amendes » peut produire des résultats rapides. Parmi les solutions complémentaires, l’élu Nicolas Croési cite de son côté, l’UPCV (l’unité de préservation du cadre de vie). « Ce n’est pas la baguette magique », concède-t-il, mais ces équipes « sont très utiles pour la circulation » et peuvent contribuer au dispositif global. Enfin, il propose « de réfléchir à élargir les missions de la police municipale », afin qu’elle puisse, en lien avec la mairie, « sensibiliser, voire verbaliser » certains comportements du quotidien, comme les jets de mégots ou les déjections canines non ramassées.
Renforcer les amendes
En ce qui concerne la verbalisation, le conseiller-ministre de l’Intérieur, Lionel Beffre, a assuré de son côté que des consignes ont déjà été données, à la fois pour les chiens non tenus en laisse et pour les déjections canines. Il indique que les patrouilles verbalisent dès que le flagrant délit est constitué. Il évoque aussi le potentiel des caméras, tout en soulignant une contrainte : faire coïncider l’œil du policier avec le flagrant délit. Il annonce néanmoins que « l’instruction va être renouvelée ». En conclusion de ce débat, l’élu Nathalie Amoratti-Blanc a une nouvelle fois proposé une solution encore plus radicale : la mise en place d’un système d’identification ADN des chiens, comme à Béziers (carte génétique obligatoire, amendes, paiement des frais de nettoyage). L’élue estime que ce dispositif, déjà testé dans plusieurs villes européennes, peut réduire fortement les incivilités (jusqu’à 90%) et serait simple à appliquer sur 2 km².
(voir sur ce sujet l’interview de Marie Bérard, directrice adjointe de la SMA sur ce lien)
