Selon Edmund Shing, global chief investment officer de BNP Paribas Wealth Management, nous sommes durablement entrés « dans une nouvelle ère économique et d’investissement » depuis la crise sanitaire. Ce professionnel nous livre un bilan de l’année 2022 et dévoile ses stratégies d’investissement pour l’année 2023, très orientées autour de l’économie réelle.
L’année 2022 a semble-t-il été une très mauvaise année pour les investisseurs… Vous le confirmez ?
L’année 2022 a été effectivement une mauvaise année pour la plupart des investisseurs. Pour vous donner un exemple, la performance des obligations souveraines aux Etats-Unis en 2022 a enregistré la pire performance en 100 ans, à – 18 %. Pour les portefeuilles équilibrés entre les actions et les obligations, également aux Etats-Unis, 2022 a enregistré la pire performance depuis 1937. Enfin pour les investisseurs, que ce soit dans les actions, les obligations ou même l’immobilier, on peut dire que l’année 2022 a été une année historiquement mauvaise. Dans ce type de contexte, nos clients ont d’autant plus besoin de conseil pour protéger leur patrimoine. En 2022, et même précédemment pendant la crise du Covid, nous avons renforcé la relation avec nos clients via des échanges réguliers et de la création de contenus experts pour les aiguiller dans cette période assez tourmentée.
Vous dîtes que « nous sommes passés d’une ère d’abondance à une ère de pénurie ». A quelles pénuries faites-vous référence concrètement ?
Avant la crise sanitaire, l’offre d’énergie et de matières premières était abondante, les chaînes d’approvisionnement étaient efficaces, et l’accès à l’argent très bon marché. Depuis la pandémie et la guerre en Ukraine, nous sommes clairement passés dans ce que l’on pourrait qualifier comme une ère de pénurie. C’est à mon sens un changement structurel. En matière d’énergie, rappelons par exemple qu’il y a très peu d’excédent de pétrole partout dans le monde. La plupart des membres de l’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole) produisent à 100 % de leur capacité, à l’exception de l’Arabie Saoudite et des Émirats. L’autre pénurie dont on parle de plus en plus actuellement est l’eau douce. Elle devient une ressource rare. Rappelons que moins de 2 % de l’eau présente sur Terre est potable aujourd’hui. C’est dans ce nouveau paradigme que nous devons construire une stratégie d’investissement qui réponde à ces problématiques et aux grands défis — climatiques, économiques, sociaux — qui nous font face tout en assurant rentabilité financière et protection pour le patrimoine de nos clients.
Vous parlez également de pénuries de matières premières…
Qu’il s’agisse de matières premières alimentaires comme l’engrais, ou bien de métaux de base, comme le cuivre, l’acier ou le nickel, nous commençons à entrer selon moi dans une ère de pénurie assez critique. Avec la transition énergétique, les demandes augmentent partout dans le monde. Chaque éolienne par exemple consomme énormément d’acier et de béton. Chaque véhicule électrique consomme environ trois à quatre fois plus de cuivre qu’un véhicule à moteur thermique. La demande croissante de cuivre sera donc réelle. Or, les investissements dans les mines de cuivre sont insuffisants et les découvertes de nouvelles ressources, rares. De plus, il y a un grand décalage dans le temps, entre l’investissement initial pour des mines de cuivre ou de nickel et le début de la production. Jusqu’à une dizaine d’années. La transition vers une économie moins carbonnée va donc demander des investissements importants sur le long terme. Notre rôle est de favoriser le dialogue sur ces thématiques avec nos clients afin de les aider à orienter leurs investissements dans ces placements d’avenir.
Pour répondre à ce changement structurel et à cette nouvelle ère économique, vous insistez beaucoup sur la nécessité d’investir dans l’économie réelle. Que préconisez-vous comme stratégie d’investissement ?
Face à la crise énergétique que nous vivons en Europe, pour assurer notre indépendance une première stratégie est basée sur la sécurité énergétique. Ainsi, nous recommandons d’investir dans les énergies renouvelables mais aussi dans les infrastructures nécessaires pour soutenir cette transition énergétique, comme les réseaux électriques par exemple. En 2022, une flambée des prix alimentaires a également été constatée partout dans le monde. Nous avons intérêt à renforcer et à investir dans la sécurité alimentaire. Via des technologies innovantes autour de l’eau et des sciences agricoles : production d’engrais respectueux du climat, agriculture verticale, recyclage, dessalinisation de l’eau ou encore réduction des déchets dans la chaîne de valeur.
Vous évoquez également des investissements dans l’économie circulaire…
Absolument. C’est une stratégie qui marche déjà très bien. On peut décider d’investir dans les leaders de l’économie circulaire qui se concentrent sur une conception améliorée et plus modulaire, rendant les produits plus facilement réparables, plus durables et dont la production nécessite moins de matières premières, avec une empreinte carbone plus réduite. Par exemple, dans des sociétés qui revendent des téléphones portables d’occasion et qui donnent une seconde vie à des produits électroniques. Ces sociétés recyclent, réutilisent et même réparent les biens. L’idée ici est de minimiser notre utilisation de matières premières vierges. Rappelons que les déchets électroniques représentent en Europe 50 millions de tonnes par an. Nous recommandons aussi d’investir dans toutes les technologies permettant de favoriser l’efficacité énergétique. En effet, il est beaucoup plus facile d’économiser de l’énergie que d’en produire. On peut donc investir dans des sociétés qui proposent des solutions d’isolation, de verre intelligent, de pompes à chaleur géothermique…
Dans une interview, vous évoquiez également la sécurité informatique…
Les cyberattaques sont malheureusement un phénomène qui progresse rapidement et qui touchent aussi bien les particuliers que les sociétés. Pour chaque entreprise, cela a une importance stratégique. Surtout avec les nouvelles recommandations européennes en matière de RGPD. L’impact d’une cyberattaque sur la réputation de l’entreprise peut être colossal. Ce besoin de sécurité informatique est d’autant plus important que de plus en plus d’entreprises utilisent le cloud computing. Elles n’hébergent plus leurs données en interne, mais au sein de solutions fournies par les GAFAM. Les investissements dans les semi-conducteurs, la cybersécurité et les réseaux informatiques de manière générale sont donc porteurs.
