Depuis sa création en 1988, le centre monégasque de dépistage anonyme et gratuit situé au CHPG est (entre autres nombreuses missions) en charge du dépistage des infections sexuellement transmissibles : VIH, hépatite B, ou encore hépatite C. Deux autres infections sexuellement transmissibles sont particulièrement en hausse : la syphilis et la chlamydia. Comment expliquer cette courbe ascendante ? Les explications du responsable médical de ce centre, le docteur Henri Vinti.
Elle semble être une maladie venue d’un autre temps… Elle est pourtant plus que jamais d’actualité. Depuis deux décennies, la syphilis, surnommée “la grande simulatrice” (du fait de la multiplicité des symptômes qu’elle est susceptible de provoquer), fait un retour en fanfare. Au point que de très nombreux médecins ont depuis longtemps alerté sur cette résurgence. Car si la courbe du VIH est linéaire d’année en année (autour de 6 000 contaminations par an en France), « la syphilis, elle, augmente de façon assez significative depuis ces 15 à 20 dernières années, constate Henri Vinti, responsable médical du centre de dépistage anonyme et gratuit de Monaco (CDAG) situé au CHPG. Il est difficile d’avoir des chiffres précis car, contrairement au VIH, ce n’est plus une maladie à déclaration obligatoire auprès des instances sanitaires officielles. On ne peut donc avoir que des tendances. Certains laboratoires acceptent de communiquer les chiffres de leur sérologie syphilitique chaque année. Et on constate une tendance très nette en hausse. »
« Un relâchement dans les comportements »
Au centre de dépistage monégasque aussi (1), plusieurs cas de syphilis ont été diagnostiqués. Sur les 1 100 dépistages effectués sur les 10 premiers mois de l’année 2022, aucune personne n’a été détectée positive au VIH (un cas détecté toutefois en 2021). En revanche, des syphilis il y en aurait eu un peu moins d’une dizaine. « C’est déjà beaucoup », constate ce médecin. Comment expliquer alors que la syphilis ait connu un tel regain ? L’explication est simple. Depuis que le VIH est mieux traité et qu’il existe notamment la PreP (2), les personnes ont baissé la garde et se protègent beaucoup moins. Les autres infections sexuellement transmissibles ont donc automatiquement augmenté. « Il y a eu un relâchement dans les comportements », confirme ce médecin. L’usage du préservatif est beaucoup moins fréquent que lorsque l’on était au début des années sida, et que les traitements étaient à leur balbutiement.
Populations à risque
Au centre de dépistage monégasque, si trois infections sexuellement transmissibles sont systématiquement dépistées (VIH, hépatite B et hépatite C), d’autres sont “à la carte”. Et c’est le cas de la syphilis. « Soit les patients nous le demandent car ils ont sans doute une raison de le demander. Soit — et là ce n’est pas de la stigmatisation mais de la réalité — on va s’adresser à une population à risques. Par exemple, une personne qui, dans le questionnaire avant le dépistage, nous répond qu’elle est homosexuelle avec des partenaires multiples. On lui propose systématiquement un dépistage de la syphilis. C’est une population cible », explique encore Henri Vinti. Si plusieurs syphilitiques célèbres l’ont attrapé et en ont atrocement souffert — notamment Alfred de Musset ou encore Alphonse Daudet qui a même écrit un livre à ce sujet au titre plus qu’évocateur baptisé La doulou (douleur en provençal) — aujourd’hui la syphilis se soigne très bien lorsqu’elle est au stade primaire ou secondaire. En revanche, non traitée, la maladie peut encore, quelques années plus tard, évoluer vers une syphilis tertiaire à l’origine de lésions pouvant toucher différents organes et pouvant entraîner de graves problèmes neurologiques ou cardio-vasculaires.

Chlamydia : une des principales causes de stérilité chez les femmes
Une autre infection sexuellement transmissible est en hausse : la chlamydia. Chez l’homme, très souvent, des symptômes apparaissent, comme des brûlures urinaires. Chez la femme en revanche, c’est bien plus problématique car l’infection est très souvent asymptomatique. « C’est préoccupant. C’est même devenu un problème majeur de santé publique car cette infection peut créer des complications graves comme la stérilité. On considère d’ailleurs actuellement que la chlamydia est probablement l’une des principales causes de stérilité chez la femme. C’est mécanique, une stérilité tubaire », indique le responsable du centre de dépistage de Monaco, le docteur Henri Vinti. L’inquiétude est telle que la Principauté réfléchit à mettre en place un dépistage systématique. « Ce qu’il faut faire c’est une PCR pour chercher le génome », indique ce médecin. Pour diagnostiquer si l’infection est présente, il faut donc pratiquer un prélèvement vaginal. Pour ne pas être intrusif, il est donc envisagé de demander aux femmes d’effectuer elles-mêmes un auto-prélèvement et de le transmettre ensuite au centre de dépistage. « C’est notre prochain combat », affirme ce médecin.
Une baisse drastique des dépistages durant la crise sanitaire
Le constat est sans appel. En Principauté comme ailleurs, la crise sanitaire a entraîné une baisse drastique du dépistage de nombreuses maladies. C’est aussi vrai pour les infections sexuellement transmissibles (VIH, hépatites C et B, syphilis et autres). La preuve par les chiffres : sur les années 2020-2021, l’activité du centre de dépistage anonyme et gratuit (CDAG) de Monaco (situé au CHPG) a baissé de presque 50 %. « Nous étions à environ 2 000 dépistages par an en 2019. Nous sommes tombés à 1 000. Actuellement, nous rattrapons un petit peu. Sur les 10 premiers mois de l’année 2022, nous avons effectué 1 100 dépistages », constate Henri Vinti, responsable médical de ce centre. Autre question qui se pose : cette baisse drastique du dépistage au niveau des infections sexuellement transmissibles entraîne-t-elle automatiquement une hausse des contaminations ? Difficile à quantifier selon ce professionnel de santé. « En revanche, ce qui est certain, c’est que cette baisse du dépistage a eu une incidence majeure sur les cancers, indique-t-il. On considère que 20 % de personnes n’ont pas été dépistées à temps ou l’ont été au moment où le cancer était déjà à un stade avancé, et donc moins curable ». Si le dépistage des maladies est très bien organisé à Monaco, ce n’est pas le cas partout en France, selon les régions et le niveau social. « En France, il y a des régions où c’est effectivement plus difficile que d’autres. Le dépistage se fait moins car il est moins bien organisé et car les gens s’y intéressant moins. C’est le cas dans des régions plus rurales. Le pire étant dans les DOM-TOM. Généralement, plus vous êtes dans des milieux sociaux favorisés plus le dépistage est fréquent », constate ce professionnel.
« Beaucoup de nouveaux couples viennent au centre de dépistage »
Quels sont alors les profils des personnes qui viennent se faire dépister au centre monégasque de dépistage anonyme et gratuit (CDAG) ? Ils sont assez divers. « Ce ne sont pas forcément des personnes qui ont des partenaires multiples. Beaucoup par exemple sont des nouveaux couples qui s’entendent bien, et qui pensent que leur relation va durer. Ils souhaitent ainsi s’assurer en amont que tout va bien avant d’enlever le préservatif, indique Henri Vinti, responsable médical du centre. Ils viennent d’ailleurs souvent en couple. Il y a également ceux qui viennent se faire dépister régulièrement, une fois tous les ans, ou tous les 6 mois, car ils ont des partenaires nouveaux plus fréquemment. Et enfin, pour une grande partie, il s’agit aussi de personnes qui ont eu un rapport avec une personne de passage et qui ont des doutes. » Sur les 1 100 dépistages effectués dans ce centre, 60 % sont des hommes et 40 % des femmes. Un tiers sont des résidents monégasques. Les deux tiers restants viennent des Alpes-Maritimes, et 2 % vivent hors du département. Ce sont généralement des personnes de passage à Monaco. « Le centre de dépistage est accessible à tous sans distinction de résidence », rappelle ce docteur. Quant à la tranche d’âge des personnes qui viennent se faire dépister dans ce centre monégasque, elle est majoritairement jeune : 45 % sont âgés entre 20 et 29 ans, 20 % ont entre 30 et 39 ans, 4,5 % sont mineurs (les moins de 18 ans peuvent d’ailleurs venir se faire dépister même non-accompagnés). Et enfin 3,5 % ont plus de 60 ans. « Les deux tiers des personnes qui viennent se faire dépister ont donc entre 20 et 39 ans », résume Henri Vinti.
Cancer du sein, ostéoporose, cancer colorectal : des dépistages multiples
Le centre monégasque de dépistage a été officiellement créé (par ordonnance souveraine) en juillet 2012 et a donc fêté ses 10 ans cette année. L’acte de naissance de cette structure située au CHPG est pourtant bien plus ancien. Il remonte en réalité à 1988 avec la création du centre de dépistage anonyme et gratuit (CDAG) qui s’inscrivait à cette époque dans une période sensible, en pleine expansion de l’infection du VIH. Les missions du centre se sont alors progressivement étendues. Dès 1994, l’organisation des campagnes de dépistage du cancer du sein a débuté. De par sa fréquence et son taux de mortalité, ce fût ensuite le cancer colorectal qui a fait l’objet de campagnes de dépistage organisé, à partir de 2006. Depuis 2009, c’est l’ostéoporose qui fait l’objet d’un dépistage pour les femmes de 55 à 80 ans. Enfin, depuis 2011, c’est le dépistage du cancer du col de l’utérus chez la jeune femme à partir de 25 ans qui a été mis en place. Des invitations sont aussi envoyées aux parents pour inciter les jeunes filles âgées entre 11 et 14 ans, à se faire vacciner contre le papillomavirus, vaccination étendue en 2021 aux garçons de la même tranche d’âge. Le centre monégasque a aussi des missions d’information sur les infections sexuellement transmissibles auprès des jeunes de la Principauté, et des missions d’enseignement aux instituts de formation en soins infirmiers (IFSI) et des aides-soignants (IFAS)

